Lien vers les lectures du dimanche 19 avril
Frères et sœurs, dès qu’un enfant vient au monde, il dépend totalement des autres.
S’il n’y a personne pour le porter, le nourrir, le rassurer, il ne peut pas vivre. Il a besoin d’être pris dans les bras, d’entendre une voix, de sentir une présence.
Nous aussi, même devenus adultes, nous restons des êtres de dépendance. Nous avons besoin des autres pour grandir, pour être aimés, pour être corrigés parfois, pour tenir debout. Et pourtant, notre époque répète sans cesse : « Débrouille‑toi tout seul, sois autonome, ne dépends de personne. »
Le grand péché moderne, c’est de croire que dépendre est une faiblesse, alors que c’est notre vérité la plus profonde : nous sommes faits pour recevoir la vie, pour la recevoir de Dieu et les uns des autres.
Alors la question devient : « De qui est‑ce que j’accepte vraiment de dépendre ? Qui prend soin de moi, au‑delà des apparences, au‑delà de ce que je maîtrise ? Est‑ce que j’accepte encore d’être porté par quelqu’un, ou est‑ce que je veux tout porter tout seul ? »
Vous connaissez peut‑être l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin, dans le conte d’Alphonse Daudet.
Elle croit qu’elle sera enfin heureuse toute seule, sans personne pour lui dire où aller. Elle veut sortir de l’enclos et aller où bon lui semble. Elle court, elle saute, elle broute l’herbe des hauteurs, elle se sent libre. Mais quand la nuit tombe, le loup rôde. Et, seule, sans protection, elle finit par être dévorée après avoir combattu vaillamment toute la nuit.
Ce conte est très moderne. Il ressemble à notre manière de penser la liberté : «Je fais ce que je veux.» «Je n’ai besoin de personne.» «Je ne veux pas qu’on me dise ce qui est bien ou mal.»
On casse la corde de tout lien, de toute appartenance, de toute dépendance. On veut être libre… mais on oublie qu’il y a, dans la nuit, des loups bien réels : la solitude, les addictions, le péché qui abîme le cœur, des gens qui veulent vous manipuler.
C’est là que l’évangile du Bon Berger vient nous rejoindre. Jésus dit : « Moi, je suis le bon berger. » En grec, le mot peut se traduire aussi par « le beau berger » : beau dans sa manière d’aimer, dans sa manière de se donner, qui donne envie de le suivre car la beauté attire.
Il ne se présente pas comme un chef lointain, ni comme un propriétaire autoritaire. Il se présente comme un guide proche, qui « appelle chacune de ses brebis par son nom », qui les connaît intimement, qui se tient entre elles et le danger. Il va jusqu’à dire : « Le bon berger donne sa vie pour ses brebis. » Sur la croix, c’est Dieu qui se place entre le loup et la brebis, qui prend sur lui le mal, le péché, la mort, pour que ses brebis aient la vie en abondance.
Pour Jésus, tu n’es pas un numéro dans un troupeau anonyme. Il connaît ton nom, ton histoire, tes luttes, tes fragilités. Il sait ce que tu traverses. Il sait aussi que tu as envie de casser la corde, de partir loin, de te débrouiller tout seul.
Et lui, patiemment, ne cesse de venir te chercher. Il te prend sur ses épaules non pour t’écraser, mais pour te soulager, pour te ramener dans un lieu de vie.
Mais pour qu’il puisse vraiment prendre soin de toi, il faut accepter de dépendre de lui. Cela passe par des chemins très concrets.
Dépendre de sa Parole
Sa voix, c’est celle l’Évangile, de la Bible, mais aussi ces appels intérieurs à faire le bien, à pardonner, à revenir vers lui. Aujourd’hui, ce n’est pas que Dieu ne parle pas, c’est que mille autres voix crient plus fort : la peur, l’argent, la performance, les écrans, les opinions.
Dire : « Seigneur, je veux écouter ta voix », c’est déjà accepter de dépendre de lui pour mes choix, mes décisions, mes priorités. C’est refuser d’être la chèvre un peu têtu qui n’écoute plus personne.
Dépendre des sacrements
L’Eucharistie, c’est la nourriture du voyageur. Comme le berger qui conduit ses brebis vers de bons pâturages, Jésus te nourrit de sa propre vie.
Quand tu viens communier, tu reconnais : « Je ne peux pas me nourrir tout seul, j’ai besoin de toi, Seigneur. » Et dans le sacrement de réconciliation, tu acceptes de te laisser prendre sur les épaules, de te laisser soigner, relever, purifier. Là encore, tu renonces à l’orgueil de vouloir te sauver toi‑même.
Dépendre de l’Église, de la communauté
Dieu prend soin de toi aussi à travers les autres : une parole, une visite, une correction fraternelle, un service. L’Église n’est pas un troupeau anonyme : chaque brebis compte, mais aucune ne peut avancer seule. Tout seul on va pus vite, mais avec d’autres on va plus loin.
Accepter de dépendre de la communauté, c’est accepter d’être aidé, et aussi d’aider à ton tour. C’est renoncer à la tentation de vivre la foi « en solo », sans frères ni sœurs, comme si on pouvait suivre le Christ sans son troupeau.
Dépendre de Dieu dans les événements, même les épreuves
Dieu n’envoie pas le mal, mais il ne nous abandonne jamais dans le mal. Comme le Seigneur l’avait promis par les prophètes, il vient lui‑même prendre soin de ses brebis dispersées, les rassembler, les guérir.
Accepter de dépendre de Dieu, c’est oser lui dire, au cœur même de l’épreuve : « Je ne comprends pas tout, je ne maîtrise pas tout, mais je choisis de m’appuyer sur toi. Conduis‑moi, donne‑moi ta paix, ouvre un chemin. »
La vraie liberté, ce n’est pas de casser toutes les cordes. La vraie liberté, c’est de choisir à qui je me confie. La chèvre de M. Séguin a refusé de dépendre de son maître et elle a fini dans la gueule du loup. Le chrétien, lui, choisit de se confier au Bon Berger, à celui qui donne sa vie pour lui.
Aujourd’hui, Jésus te redit : « Je suis ton berger, le beau berger, je te connais, je ne t’abandonne pas. » Peut‑être peux‑tu, pendant cette messe, poser un acte très simple : lui confier une peur, une blessure, une situation où tu as envie de « casser la corde ». Tu peux lui dire :
« Seigneur Jésus, Bon Berger, je n’ai pas envie de finir comme la chèvre de monsieur Séguin. Je choisis de dépendre de toi. Porte‑moi sur tes épaules, conduis‑moi, protège‑moi. Apprends‑moi aussi à prendre soin des autres comme tu prends soin de moi. »
Et demande‑lui la grâce, cette semaine, d’être pour quelqu’un un signe de son soin : une visite, un coup de fil, un pardon, un service discret. Alors l’évangile du Bon Berger ne sera plus seulement une belle image, mais une manière concrète de vivre : laisser Dieu prendre soin de nous, ensemble, comme des enfants qui se savent aimés et qui n’ont plus peur d’être portés.
Père Gabriel Ferone
Retrouvez les homélies du père Gabriel et du père Bertrand dans la rubrique « Messes et célébrations » / « Homélies des pères Gabriel et Bertrand » de ce site

Cet article comporte 0 commentaires