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Lien vers les lectures du dimanche 19 avril

Les disciples qui marchent tristement vers Emmaüs, la tête basse, sont comme une parabole de bien des hommes et des femmes de notre temps, notamment dans leur rapport à la politique.

La politique, contrairement à ce que certains ont pu croire, n’a pas le pouvoir de changer la vie. Les idéologies et les grandes utopies se sont effondrées — pensons à la chute du mur de Berlin — et avec elles un certain nombre d’illusions. Jésus nous avait prévenus :
« Mon royaume n’est pas de ce monde. »

L’erreur des disciples d’Emmaüs, comme celle de nombreux contemporains de Jésus, était d’attendre un royaume terrestre, immédiat, visible. Une erreur qui n’a pas totalement disparu aujourd’hui : certains continuent d’espérer un « grand soir » qui résoudrait tout.

Déjà, au XIIIᵉ siècle, Thomas d’Aquin rappelait une vérité réaliste : le pouvoir politique ne peut pas supprimer tout le mal sans risquer d’en produire un plus grand encore. Toute action politique suppose donc des compromis, qui peuvent parfois apparaître comme des compromissions.

Jésus lui-même nous dit : « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous. »

Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à agir, mais comprendre la juste mission de la politique : non pas instaurer un monde parfait, mais permettre une vie sociale pacifique, ordonnée, où le bien commun peut être recherché.

Pour Thomas d’Aquin, le bien d’une société repose d’abord sur son unité — ce que l’on appelle la paix. De même qu’un homme ne peut agir correctement s’il est intérieurement divisé, une société ne peut bien fonctionner si elle est déchirée par des conflits permanents.

Cette recherche de la paix sociale, fondée sur le bien commun, devrait être une priorité pour toute action politique, avec la défense de la famille et des libertés fondamentales.

Dans un monde désenchanté, plusieurs tentations guettent les chrétiens.

La première est la tentation millénariste : croire que le Royaume de Dieu pourrait s’instaurer pleinement ici-bas, comme un âge d’or politique ou religieux. Cette illusion, véhiculer par un certain Joachim de Flore, un franciscain qui annonçait la venue du royaume de Dieu sur terre pour 1000 ans, a été condamnée par l’Église. La tentation serait de vouloir revenir au temps de la chrétienté triomphante. On ne peut pas idéaliser le passé ni espérer une restauration de ce temps. Dans le grand fleuve du temps on ne revient jamais en arrière. .

Une deuxième tentation est celle d’une politisation excessive de la foi, comme dans certaines formes de théologie de la libération inspirées du marxisme, où la recherche de justice peut en venir à justifier la violence. Ou bien la confusion très actuelle entre religion et politique pour cautionner des actions belliqueuses. « L’Église, en raison de sa mission et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique » nous dit le concile Vatican II. (Gaudium et Spes, 76)

Faut-il alors se retirer du monde et abandonner tout engagement politique ?

Certainement pas.

L’Église ne peut se désintéresser de la vie politique, car l’homme est, comme le disait Aristote, un « animal politique ». La foi chrétienne ne peut pas rester désincarnée.

Le Concile Vatican II nous rappelle qu’il faut distinguer le progrès terrestre du Royaume de Dieu, mais sans les opposer. Tout ce qui est juste, bon et vrai dans ce monde prépare, d’une certaine manière, le Royaume à venir.

Le Royaume de Dieu est déjà présent mystérieusement, et il atteindra sa plénitude lorsque le Christ reviendra.

C’est pourquoi les chrétiens — et particulièrement les laïcs — ont la mission de travailler à une société plus juste, mieux ordonnée, orientée vers le bien. L’indifférence politique n’est donc pas une option pour un chrétien.

Il existe enfin une autre tentation : celle pour l’Église de se contenter de reprendre le discours dominant de la société — parler seulement, pour ce qui est de notre temps, de tolérance, d’ouverture, d’accueil.

Bien sûr, ces valeurs sont importantes, et notre démocratie en porte largement l’empreinte chrétienne. Mais l’Église ne peut pas se réduire à cela.

Comme le disait Simone Weil, la philosophe, « l’homme a besoin de vérité plus encore que de pain. »

Si l’Église n’annonce plus la vérité, elle devient une simple institution humaine parmi d’autres. Or, sa mission est d’annoncer une vérité qui libère.

Dans notre monde, la tentation est grande de penser que tout se vaut, que la vérité n’existe pas. L’opinion devient alors dépendante des médias, des influences, des intérêts particuliers.

Mais une société sans vérité s’expose à l’insignifiance — et cette insignifiance est une véritable menace pour l’homme.

Frères et sœurs,

Libérés des illusions — qu’elles soient politiques, idéologiques ou spirituelles —, les chrétiens sont appelés à marcher humblement sur le chemin de la vérité.

Et sur ce chemin, comme les disciples d’Emmaüs, nous faisons une découverte essentielle :

Ce n’est pas un système qui sauve, ce n’est pas un projet humain qui accomplit l’espérance.

C’est une rencontre.

Une rencontre avec le Christ vivant, qui éclaire notre intelligence, réchauffe notre cœur, et nous envoie de nouveau dans le monde — non pas découragés, mais transformés, comme pour une renaissance. Cette renaissance qui ne peut commencer que « par le cœur », avec « pour centre, l’amour de Dieu » et non par un « contrat social » qui serait horizontal.  « l’Église est toujours naissante, parce que là où règne le désespoir, elle enflamme l’espérance ; là où règne la misère, elle introduit la dignité ; là où il y a conflit, elle apporte la réconciliation ».

Père Gabriel Ferone

Retrouvez les homélies du père Gabriel  et du père Bertrand dans la rubrique « Messes et célébrations » / « Homélies des pères Gabriel et Bertrand » de ce site

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