En 1891, face aux bouleversements de la révolution industrielle, Léon XIII publie Rerum novarum et affronte les « choses nouvelles » de son temps — le problème de la question ouvrière, capitalisme industriel, socialisme — à la lumière de l’Évangile, posant les fondations de la doctrine sociale de l’Église. Cent trente‑cinq ans plus tard, Léon XIV fait un geste analogue en abordant l’intelligence artificielle comme l’un des grands lieux où se joue aujourd’hui la destinée de l’homme, non seulement sur le plan technique mais au plan théologique et anthropologique. Dans les deux cas, il s’agit de confesser l’Évangile au cœur des mutations historiques et non en marge des transformations du monde.
Léon XIV rappelle en reprenant tous les textes du magistères sur la doctrine sociale de l’Église, depuis Léon XIII jusqu’au Pape François,- il rappelle que celle-ci n’est pas un appendice moral facultatif, mais une modalité concrète de l’annonce de l’Évangile dans l’histoire. Elle articule, à la lumière du Christ, la réponse de l’Église aux défis contemporains : travail, pauvreté, injustices économiques, crises écologiques, violences, guerres et désormais révolution numérique et IA.
La doctrine sociale de l’Église est missionnaire parce qu’elle n’est pas seulement un ensemble d’idées ou de règles morales : elle fait partie de la mission même de l’Église d’annoncer l’Évangile dans les réalités concrètes du monde. La mission première des laïcs est d’être témoins du Christ dans le monde et de transformer la société à la lumière de l’Évangile.
L’encyclique réaffirme les grands piliers de la pensée sociale catholique que je vais résumer :
La dignité humaine d’abord : chaque personne, créée à l’image de Dieu, possède une valeur que ni l’État ni l’économie, ni aucune logique technicienne ne peuvent violer sans devenir quelque-chose d’inhumain. La dignité humaine défend évidemment le caractère sacré de toute vie humaine du commencement jusqu’à la fin.
Viennent ensuite le bien commun et la justice sociale : les institutions et l’ordre économique sont ordonnés au service de tous, en particulier des plus faibles, et non à l’accumulation de richesses pour quelques‑uns. Un travailleur mérite un juste salaire… et des horaires de travail lui permettant d’avoir une vie de famille.
La subsidiarité promeut la responsabilité des corps intermédiaires et refuse que le pouvoir central absorbe ce qui peut être assumé au plus proche des personnes. L’État ne doit pas tout contrôler. Les premiers responsable de leurs enfants ce sont les parents, jamais l’État. De même , mais c’est vrai à tous les échelons, c’est au niveau des nations et non d’un État supra national que les décisions doivent être prise, au plus près des réalités nationales.
La solidarité rappelle que la société n’est pas un champ de bataille d’intérêts mais un corps où chacun porte le poids de l’autre. Les plus forts doivent porter le fardeaux des plus faibles.
Le développement intégral, enfin, refuse de réduire l’homme à l’économique : un progrès qui enrichit matériellement mais détruit la famille, la foi, la vertu ou la liberté intérieure n’est pas un progrès authentique. L’Église promeut un progrès qui fait grandir tout l’homme et tous les hommes.
Le Pape montre précisément la pertinence actuelle de chacun de ces principes pour affronter les défis nouveaux du numérique. Il nous les présente comme les meilleures armes pour désarmer l’IA : « désarmer la fascination et l’idolâtrie qu’elle peut susciter, désarmer les menaces qu’elle fait peser sur la vérité, sur la liberté, et sur toutes nos relations humaines, et même désarmer la peur que nous pouvons ressentir face à l’IA. » « Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain« , écrit Léon XIV.
Pour lui, l’humanité n’est pas abandonnée au relativisme ni aux décisions des plus puissants : il existe une vérité sur l’homme, inscrite par Dieu dans la création et pleinement manifestée dans le Christ.
Le pape rappelle qu’il ne peut y avoir de véritable justice sans vérité.
On ne peut pas parler de dignité humaine ou de droits fondamentaux si l’on accepte que les faits soient manipulés, que la souffrance des pauvres soit invisibilisée ou que les structures d’injustice soient masquées par un discours rassurant. La vérité est donc au service de la justice sociale.
Le Pape met en garde contre tout ce qui menace la « liberté intérieure » de l’homme.
Pour lui, la vérité est ce qui permet au cœur humain de rester libre : libre de juger par lui‑même, à la lumière de la conscience, et non pas simplement conditionné par des flux d’informations, des algorithmes ou des manipulations émotionnelles.
La vérité ne se possède pas comme un capital idéologique : elle se reçoit et se témoigne. Le chrétien n’est pas propriétaire de la vérité mais serviteur d’une lumière reçue, ce qui implique humilité, écoute et dialogue sans renoncer aux convictions. « L’Église ne veut pas lever l’étendard de la possession de la vérité, car la vérité n’est pas un drapeau à brandir mais une lumière à recevoir et à partager. » Elle la partage par le témoignage, par la charité et par la cohérence de vie, davantage que par la polémique.
Léon XIV affirme sans ambiguïté que l’intelligence artificielle n’est pas une intelligence humaine : elle manipule des données mais ne peut ni aimer, ni souffrir, ni assumer une responsabilité morale. Elle peut imiter des formes d’empathie, de dialogue ou de conseil sans jamais en éprouver intérieurement la vérité, ce qui devient crucial quand des décisions touchant des vies humaines sont déléguées à des systèmes automatisés. Toute confusion entre calcul et jugement moral, entre traitement d’information et discernement éthique, constitue une menace directe pour la dignité de la personne.
Toute l’encyclique se structure autour de l’alternative symbolique Babel / Jérusalem reconstruite. Babel figure le projet d’une humanité qui veut atteindre le ciel par sa seule puissance, dans une logique d’uniformité, d’autosuffisance et d’efficacité qui finit par sacrifier la dignité des plus faibles. Ce projet, qui rappelle certaines tentations transhumanistes ou posthumanistes, – certains rêve d’un monde eugéniste où les embryons seraient sélectionnés, où la gestation de l’enfant se ferait dans des incubateurs, où l’homme vivrait presque indéfiniment, où l’homme et la machine fusionneraient – tout cela débouche sur la confusion des langues, la dispersion, l’avènement d’un monde inhumain.
Face à ce syndrome de Babel, Léon XIV propose la « voie de Néhémie » : la reconstruction patiente et solidaire de Jérusalem après l’exil. Néhémie écoute, travaille avec persévérance avec d’autres en remettant Dieu à l’horizon de l’action et l’être humain au centre des choix et rebâtit le temple de Jérusalem.
Léon XIV lit la crise actuelle à partir d’un contraste théologique : à la montée orgueilleuse de Babel répond la descente du Fils de Dieu dans notre histoire. Les idéologies transhumanistes tendent à faire de la technique un projet de salut par dépassement indéfini des limites humaines.
L’Incarnation est placée ici en contre-modèle structurel du transhumanisme. Dieu ne supprime pas la fragilité humaine, il la sanctifie de l’intérieur. « Selon les enseignements de notre foi, nous adorons en nos mystères un Dieu naissant en la crèche, un Dieu vivant et voyageant en la Judée, un Dieu mourant sur la croix, un Dieu mort dans le sépulcre. » (Bérulle). L’avenir de l’humanité trouve ainsi son critère dans la capacité d’accueillir cette manière divine de se faire proche, de partager le poids du monde, de transformer les relations de l’intérieur. « O merveille … que l’homme soit Dieu et ce Dieu homme passe par tous ces degrés, supporte tous ces états et les ennoblisse, les sanctifie, les déifie en soi même. » (Bérulle). « Il n’y a pas un moment où une condition de l’humain ne soit digne de Dieu » : Ce que le paradigme technocratique disqualifie comme limite à surmonter, – Le pape François emploie cette expression surtout dans l’encyclique Laudato si’ et l’exhortation Laudate Deum, lorsqu’il analyse la racine humaine de la crise écologique. Il ne critique pas la technique en elle‑même, mais l’idéologie qui l’accompagne, c’est‑à‑dire une confiance quasi illimitée dans le pouvoir technologique de l’homme – l’Incarnation le consacre comme lieu de présence divine. De là découle le renversement anthropologique central du texte : le vrai « plus qu’humain », le véritable trans-humanisme qui seul permet à l’homme de dépasser sa nature n’est pas l’homme augmenté, le sur-humain Nietzschéen, c’est l’homme habité. La theosis, doctrine de la divinisation, ou sanctification, « Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu par participation ». (Irénée de Lyon), cela n’est pas une fuite hors de l’humain, mais son accomplissement le plus profond. Et la différence avec le rêve transhumaniste est radicale : « Ce qui sauve l’humain, ce n’est pas une sorte d’auto-divination, mais une relation qui libère, une communion qui transforme » . Car Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu, par participation, le dernier mot est important, c’est ce qui change tout.
Cette théologie suppose une anthropologie que Léon XIV formule avec une netteté peu commune. Tout ce qui apparaît comme une « limite » tend aujourd’hui à être perçu comme un défaut à corriger. Le pape renverse cette logique : « L’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite », parce que c’est précisément dans la limite que prennent place la compassion, la générosité, l’adoration et l’expérience de la présence du Seigneur.
La limite n’est pas ce que l’homme doit fuir pour trouver Dieu : c’est le lieu où Dieu vient le rejoindre. Dieu n’a pas choisi de rencontrer l’homme dans sa puissance, mais dans sa fragilité. C’est là, aussi, que la personne se distingue irréductiblement de la machine car « Pour un algorithme, l’erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d’un changement profond » .
Dans un passage consacré à l’esclavage moderne et à l’économie numérique, Léon XIV reconnaît le retard avec lequel l’Église et la société ont dénoncé le fléau de l’esclavage. Il souligne que la condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage n’a été clairement formulée qu’au XIXe siècle. Le pape est américain, il vient d’un pays où cette question est importante, c’est une des raisons de la guerre de sécession. Personnellement j’aurai rappelé aussi qu’au 16° siècle l’Église a condamné l’esclavage des indiens. En 1537, le pape Paul III publie la bulle Sublimis Deus, qui affirme que les Indiens sont pleinement humains, capables de recevoir la foi chrétienne, et qu’ils ne doivent pas être réduits en esclavage. Eugène IV, mort en 1447, condamne l’asservissement des habitants des îles Canaries. Plus tard, Grégoire XVI condamne clairement la traite des esclaves en 1839. Et rappelons que l’esclavage au sens habituel du terme en tant que tel n’existe pas en Europe et ne concerne que quelques siècles dans son histoire plurimillénaire dans les Amériques. Contrairement à l’Afrique ou aux pays musulmans où l’esclavage a toujours été pratiqué. Retenons en tout cas que la référence à l’esclavage est un avertissement face à ce nouvel esclavage que peut être l’assujettissement à la machine.
Le dernier chapitre se tourne vers la guerre dans un monde transformé par l’IA. Léon XIV constate la hausse des dépenses militaires, l’effacement des limites éthiques et la façon dont l’automatisation rend toujours plus impersonnelles les décisions létales. Dans ce contexte, il affirme que la théorie classique de la « guerre juste », trop souvent invoquée pour justifier n’importe quel conflit, apparaît aujourd’hui dépassée.
L’humanité dispose désormais d’outils incomparablement plus efficaces pour promouvoir la vie et résoudre les conflits : diplomatie, dialogue, institutions multilatérales, coopération internationale. Le recours à la force manifeste une pauvreté de la relation et engendre des conséquences désastreuses pour les populations civiles ; seule une culture de la rencontre et du désarmement peut offrir un avenir crédible à la paix. Le problème c’est que nous avons actuellement d’un côté des dictateurs et de l’autre des gouvernants qui sont des nihilistes dont les décisions sont incohérentes, ce qui est extrêmement dangereux.
Léon XIV ne se contente pas d’analyses générales : il invite chacun à agir dans son propre « champ » de responsabilité, en choisissant de nourrir la logique de la paix plutôt que celle de la force. Pour illustrer cette responsabilité humble et locale, il cite les paroles de Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux, qui appelle à « faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons ». Il s’agit d’unir discernement, lucidité sur le mal et confiance dans la fécondité des petits actes de justice et de miséricorde.
Au terme de l’encyclique, l’image de Néhémie résume la vocation chrétienne à l’âge de l’intelligence artificielle : rebâtir pierre par pierre un monde réellement humain au cœur d’une révolution technologique sans précédent. Léon XIV appelle à rester fidèles à la vérité, à investir dans l’éducation, les champs de la culture, à cultiver des relations authentiques, à aimer la justice et à rechercher la paix. Magnifica Humanitas apparaît ainsi comme une grande encyclique sociale enracinée dans une affirmation théologique : le salut ne vient pas de l’augmentation de nos puissances, mais du Dieu qui s’abaisse jusque dans notre fragilité et qui, seul, peut conduire la technique au service de la vraie grandeur de l’homme. Ce n’est pas une machine qui a créé la 9e symphonie de Beethoven.
« À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. »
[Soyons] des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel.
En conclusion de Magnifica Humanitas, Léon XIV relie la foi, l’espérance et la charité comme la manière chrétienne de traverser l’âge de l’intelligence artificielle.
- Il présente la foi comme la confiance radicale en Dieu qui demeure Seigneur de l’histoire, même au milieu des mutations technologiques : croire, c’est refuser de remettre notre destin entre les seules mains des puissances techniques ou économiques, et reconnaître le Christ comme la vraie mesure de l’humain.
- Il décrit l’espérance comme une force de résistance et de patience : non pas un optimisme naïf devant le progrès, mais l’attente confiante d’un avenir que Dieu prépare, qui permet de ne pas céder au fatalisme ni au découragement devant les dérives de l’IA. Les chrétiens sont appelés à devenir des « tisseurs d’espérance » par leurs choix concrets, leur engagement pour la justice et la paix.
- Enfin, il souligne que la charité est la forme ultime de la vie chrétienne dans ce contexte : elle consiste à mettre la personne concrète, surtout la plus vulnérable, au centre, à orienter les technologies vers le service du bien commun et non vers la domination. Sans charité, foi et espérance se dessèchent ; avec elle, elles deviennent un style de vie fait de service, de discernement et de responsabilité.
A l’ère de l’intelligence artificielle, la vraie réponse chrétienne n’est pas d’abord technique ou politique, mais théologale : vivre la foi qui s’en remet à Dieu, l’espérance qui n’abandonne pas le monde, et la charité qui oriente toute puissance vers le service de l’homme aimé de Dieu.
Dans la conclusion de Magnifica Humanitas, Léon XIV présente justement la Vierge Marie comme la figure qui tient ensemble ces trois vertus à l’époque des nouvelles technologies :
- Marie est modèle de foi, parce qu’elle se fie à la Parole de Dieu même dans ce qu’elle ne comprend pas.
- Elle est mère de l’espérance, parce qu’elle croit à l’œuvre de Dieu dans l’histoire, y compris dans les heures sombres, et devient ainsi une « tisseuse d’espérance ».
- Elle est icône de la charité, parce qu’elle se donne entièrement à Dieu et aux autres, en particulier dans sa disponibilité humble et silencieuse.
Pour Léon XIV, regarder Marie, c’est apprendre à vivre foi, espérance et charité comme une réponse concrète aux défis de notre temps, plutôt que comme des idées abstraites.
« Le chant de Marie dans le Magnificat accompagne notre engagement. Devant Élisabeth qui lui annonce qu’elle est devenue la mère du Seigneur, Marie laisse éclater un hymne de louange et de joie. Son âme magnifie le Seigneur et son esprit exulte en Dieu son Sauveur, car Il a choisi pour son dessein de salut une jeune fille, pauvre et humble. Soudain, Marie voit toute l’histoire à travers le prisme de cette découverte. Rien n’a changé autour d’elle : la situation socio-politique de son époque reste la même, avec les Romains qui dominent sa terre et son peuple divisé et humilié. Et pourtant, tout a changé en elle, ce qui lui permet de voir l’invisible. Dieu a déjà déployé la puissance de son bras, il a déjà dispersé les superbes, renversé les puissants, élevé les humbles, comblé de biens ceux qui ont faim et renvoyé les riches les mains vides. Il a déjà secouru Israël, son serviteur. Dieu « se range du côté des derniers. Il possède un projet qui est souvent caché sous l’apparence terne des événements humains, qui voient triompher “les superbes, les puissants et les riches”. Et pourtant, sa force secrète est destinée à se révéler à la fin ».
Enseignement donné par le père Gabriel le 13 juin 2026 à l’occasion du pèlerinage des hommes
Pour aller plus loin :
- texte intégral de l’encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV
- Synthèse en 1 page et vidéo youtube en 3 min par le dicastère pour le service du développement humain intégral
- infographie en 5 pages par le diocèse de Coutances


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