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Lien vers les lectures du 11e dimanche du temps ordinaire

Frères et sœurs,

L’Évangile de ce dimanche nous montre Jésus regardant les foules avec un regard de compassion :
« Voyant les foules, il fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger » (Mt 9,36).
Tout commence là. La mission de l’Église ne naît pas d’une stratégie, d’un programme ou d’une conquête. Elle naît du cœur du Christ. Jésus voit la détresse humaine. Il voit des hommes et des femmes en quête de sens, de vérité, de pardon, d’espérance. Et son cœur est bouleversé. La mission n’est pas d’abord une réponse à un besoin sociologique, elle est la réponse de l’amour de Dieu à la misère de l’homme.
Puis il dit à ses disciples :
« La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson » (Mt 9,37-38).
Avant d’envoyer, Jésus invite à prier. Avant l’action vient la contemplation. Avant la mission vient l’écoute de Dieu. Sans cette prière, la mission risque de devenir agitation, volontarisme ou militantisme. La mission n’est jamais notre œuvre ; elle est d’abord l’œuvre de Dieu à laquelle nous sommes associés.
Puis Jésus appelle les Douze et les envoie.
Or il leur donne une consigne qui peut nous surprendre :
« N’allez pas vers les païens ; n’entrez dans aucune ville des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 10,5-6).
Comment comprendre cette parole, alors que le même Jésus dira plus tard :
« Allez ! De toutes les nations faites des disciples » (Mt 28,19) ?
Il ne s’agit pas d’une exclusion des autres peuples. Il s’agit de la pédagogie de Dieu.
L’évangéliste Matthieu écrit principalement pour des chrétiens venus du judaïsme. Il veut montrer que Jésus est le Messie promis à Israël, l’accomplissement de la Loi et des Prophètes. Il est donc normal que la mission dans ses débuts commence par le peuple qui a reçu les promesses.
Les Pères de l’Église ont souvent expliqué cela ainsi : Dieu agit dans l’histoire avec patience et cohérence. Il a choisi Abraham. Il a formé Israël. Il a parlé par les prophètes. Puis il a envoyé son Fils. Le salut est destiné à tous, mais il passe d’abord par le peuple de l’Alliance. Ce n’est pas un privilège réservé à quelques-uns ; c’est une mission confiée à un peuple pour le bien de tous. Être choisi ne signifie pas être préféré contre les autres, mais être envoyé pour les autres.
On pourrait dire que Dieu commence toujours par « un petit reste » pour toucher ensuite la multitude : un peuple, un groupe, parfois même une seule personne, par laquelle il veut atteindre beaucoup d’autres. Cette pédagogie divine traverse toute l’histoire sainte.
Dieu, en effet, n’agit pas dans la précipitation. Sa pédagogie est celle d’un père qui éduque, d’un maître qui forme, d’un vigneron qui patiente. Alors, pourquoi Jésus s’est-il incarné « si tard » dans l’histoire ? Pourquoi cette longue alliance avec Israël, ces siècles d’attente, de chutes et de relèvements ? Les Pères de l’Église répondent souvent par une image simple : l’humanité devait être préparée, comme un enfant qui ne peut recevoir d’un coup toute la lumière. Dieu a conduit son peuple pas à pas : il l’a d’abord arraché aux idoles pour lui apprendre à reconnaître le Dieu unique ; il lui a donné la Loi pour former sa conscience et lui apprendre à discerner le bien du mal ; il a suscité les prophètes pour éveiller le désir d’un salut plus grand que les seules bénédictions de la terre. Cette lente maturation était nécessaire pour que, lorsque le Christ viendrait, il ne soit pas accueilli comme une idée de plus, mais comme l’accomplissement des promesses. Saint Paul le résume d’une phrase : « Lorsque les temps furent accomplis, Dieu envoya son Fils » (Ga 4,4). Il y a donc un « temps de Dieu », un temps de croissance, parfois déroutant pour nous, mais ordonné à la plénitude. Israël n’était pas seulement un peuple privilégié, il était un peuple en apprentissage, choisi pour devenir le lieu où Dieu éduque l’humanité entière à recevoir le salut. Et nous-mêmes, aujourd’hui, nous sommes pris dans cette même pédagogie : Dieu respecte notre temps, nos résistances, nos lenteurs, et il nous forme intérieurement pour nous rendre capables d’accueillir plus pleinement la grâce de son Fils.
Comme une source jaillit en un point précis avant de devenir un fleuve, l’Évangile commence en Israël pour rejoindre toutes les nations. Après la Résurrection, les frontières tombent. La mission devient universelle. Ce qui était annoncé dès le commencement s’accomplit enfin : tous les peuples sont appelés à entrer dans l’Alliance de Dieu.
On pourrait dire que Dieu commence toujours par « un petit reste » pour toucher ensuite la multitude : un peuple, un groupe, parfois même une seule personne, par laquelle il veut atteindre beaucoup d’autres. Cette pédagogie divine traverse toute l’histoire sainte.
« L’Église, qui a reçu mission d’enseigner toutes les nations, entend les embrasser dans son amour, sans en excepter aucune, et s’efforce de les conduire toutes au Christ. » (Léon XIII)
Cette pédagogie de Dieu peut encore nous éclairer aujourd’hui.
Dans nos pays marqués par une longue tradition chrétienne, nous constatons souvent que beaucoup se sont éloignés de la foi. Certains ont été baptisés mais ne connaissent plus vraiment le Christ. D’autres gardent une mémoire chrétienne sans pratique ni conviction.
Peut-être y a-t-il là, pour nous, une première mission : rejoindre ceux qui sont déjà proches de l’Évangile par leur histoire, leur culture ou leur baptême, mais qui ont besoin d’en redécouvrir la beauté. Ce sont les « brebis perdues de la maison d’Israël » d’aujourd’hui : ceux qui ont entendu parler de Jésus, mais ne l’ont peut-être jamais vraiment rencontré.
Il ne s’agit pas de fermer la porte aux autres. Bien au contraire. Mais la pédagogie de Dieu nous rappelle que l’évangélisation commence souvent par ce qui nous est le plus proche.
Dans une famille, nous pensons d’abord à ceux qui nous sont confiés. Dans une paroisse, nous commençons par ceux que Dieu met sur notre route. Dans une société, nous annonçons le Christ à ceux qui portent encore une mémoire chrétienne et cherchent peut-être, souvent sans le savoir, à retrouver la source.
Puis notre regard doit s’élargir.
Car aujourd’hui encore, le Christ aime toutes les nations, toutes les cultures, tous les peuples. Son Église n’est pas envoyée à un groupe particulier mais à l’humanité entière.
Les personnes sans religion, les chercheurs de vérité, les croyants d’autres traditions religieuses : tous sont regardés avec la même compassion par le Christ. Si nous restons près de son Cœur, nous apprendrons peu à peu à regarder le monde avec ses yeux à lui.
La mission chrétienne n’est pas d’abord une conquête ; elle est le partage d’un don reçu. Jésus n’envoie pas ses disciples imposer une idéologie. Il leur dit :
« Proclamez que le Royaume des cieux est tout proche. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, expulsez les démons. Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » (Mt 10,7-8).
Aujourd’hui encore, le Christ envoie ses disciples guérir les malades, non seulement dans les hôpitaux mais aussi dans les cœurs blessés ; ressusciter les morts, non seulement au dernier jour mais déjà en réveillant ceux qui ont perdu la foi ; purifier les lépreux en réconciliant ceux que le péché ou l’exclusion ont marqués ; expulser les démons en combattant tout ce qui détruit la dignité humaine.
Ainsi, selon la tradition, ces quatre verbes décrivent à la fois les œuvres visibles des apôtres et toute la mission de l’Église jusqu’à aujourd’hui : guérir, relever, réconcilier et libérer au nom du Christ. Chaque acte de charité, chaque geste de pardon, chaque engagement pour la justice peut devenir ce lieu où le Royaume se rend proche.
La mission authentique porte toujours les marques de la gratuité, de la miséricorde et du service. Là où la mission devient dure, intéressée ou orgueilleuse, elle cesse de ressembler au Christ et perd sa fécondité.
En contemplant aujourd’hui le regard du Christ sur les foules, demandons-nous : avons-nous encore cette compassion ? Voyons-nous nos contemporains comme des adversaires, des étrangers ou des indifférents ? Ou les voyons-nous comme Jésus les voit : des brebis souvent perdues, mais infiniment aimées de Dieu ?
Que le Seigneur nous donne des cœurs missionnaires. Qu’il nous apprenne sa patience et sa pédagogie. Qu’il nous aide à annoncer l’Évangile d’abord à ceux qui nous sont proches, puis à élargir toujours davantage notre regard jusqu’aux frontières du monde.
Car le cœur du Christ est assez vaste pour accueillir Israël et les nations, les proches et les lointains, les croyants fervents et ceux qui cherchent encore. Plus nous laissons ce Cœur régner en nous, plus il pourra rejoindre, à travers nous, tous les milieux, toutes les classes sociales, toutes les cultures, jusqu’aux extrémités de la terre..

Père Gabriel Ferone

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