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La Parole de Dieu en situation

Quand il s’agit de parler au frère, nous sommes tenus entre la question de Dieu : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » et la parabole de la paille et de la poutre. Qu’as-tu à vouloir enlever la paille qui est dans l’œil de ton frère, toi qui ne parviens pas à enlever la poutre qui est dans le tien. 

Pourtant parfois, il faut parler. Qui peut prendre la responsabilité de garder le silence alors qu’il aurait fallu parler ?

Pourtant, qui peut s’immiscer dans la vie du prochain ? Qui peut prétendre l’aborder et le mettre au pied du mur ? L’esprit de contrainte pourrait s’immiscer ici sous sa forme la plus détestable. L’autre possède le droit de se défendre contre de telles intrusions. Il en a même le devoir. L’autre possède son propre mystère auquel l’on ne saurait toucher sans grand dommage, et qu’il ne peut livrer sans se détruire lui-même.

Alors comment parler ? Voici un fondement à cette parole : Chacun connaît l’autre comme pécheur perdu dans sa dignité humaine si on ne l’aide pas. C’est témoigner à l’autre qu’il est destiné, comme pécheur, à recevoir la grâce et la gloire de Dieu. Il est son enfant. Cette connaissance donne à la parole fraternelle la liberté et la franchise nécessaires. Nous nous mettons mutuellement en garde contre la désobéissance qui est notre perte à tous deux. Nous sommes doux et nous sommes durs l’un envers l’autre parce que nous connaissons la douceur et la sévérité de Dieu. Plus nous apprenons à nous laisser interpeller par la parole de l’autre et à accepter ses reproches avec humilité et reconnaissance, plus aussi nous pourrons mettre de liberté et d’objectivité dans ce que nous avons à lui dire nous-même.

Cette humilité permet donc la parole juste, entre deux personnes, avec des témoins puis dans la communauté. La mention du rejet de celui qui ne veut pas entendre et laisser son péché manifeste à quel point la Parole de Dieu seule peut sauver. Une fois que toute parole humaine juste et vraie a été dite, seule reste une Parole de Dieu pour sauver le frère, dont la communauté reste la servante. Jésus est l’ami des publicains et des pécheurs.

Dieu, lui, a la capacité d’unir dans la rupture même. Il a néanmoins mis dans notre bouche sa Parole. Il veut qu’elle soit dite par nous. Si nous retenons la parole, le sang de notre frère retombera sur nous. Si au contraire nous osons la proclamer, alors Dieu se servira de nous pour sauver notre frère.    

Père Bertrand Carron

Homélie du père Gabriel

Chacun de nous a sans doute en mémoire cette chanson populaire immortalisée par Édith Piaf :
une femme de la rue s’adresse à un passant accablé de tristesse.
Elle l’interpelle et lui dit :
« Allez venez, Milord, vous asseoir à ma table… Il fait si froid dehors, ici c’est confortable… Laissez vos peines sur mon cœur… »

C’est une image simple, presque naïve, mais profondément humaine : quitter le froid de la solitude pour trouver un abri, déposer son fardeau et s’asseoir à la table de quelqu’un qui nous accueille sans nous juger.

Eh bien, toutes proportions gardées, c’est exactement ce même mouvement qui ouvre notre célébration à travers le Psaume 94 : « Venez ! ». Ce psaume, la tradition de l’Église l’appelle le psaume invitatoire.
C’est lui qui ouvre la prière liturgique catholique chaque matin à l’office des Laudes, 365 jours par an. Dès l’aube, avant même que nos journées ne s’emballent, Dieu nous dit : « Venez. Quittez le froid de vos inquiétudes, sortez de vos enfermements, venez vous asseoir à ma table. »

Regardons de plus près ce premier mot : « Venez ! ».

À l’époque biblique, c’était le cri des lévites postés aux portes du Temple de Jérusalem pour accueillir les pèlerins venus des quatre coins du pays après une longue marche. Plus tard, ce furent les cloches de nos villages qui sonnèrent ce même appel.

Ce verbe implique une vérité fondamentale : nous ne nous réunissons pas de notre propre initiative. Nous ne sommes pas ici parce que nous avons spontanément décidé de fonder un groupe. Nous sommes ici parce qu’une voix extérieure nous a appelés.

C’est le sens même du mot grec qui a donné le mot Église : ekklèsia, qui signifie littéralement « être appelé au-dehors », être convoqué.

L’Église n’est pas un club fermé de personnes qui se choisiraient par affinités humaines, par catégorie sociale ou par sensibilité politique. Le dimanche matin, personne ne choisit son voisin de banc. Nous nous retrouvons côte à côte avec des gens très différents de nous, simplement parce que le même Père nous a tous invités à la même table.

Essayons maintenant de discerner une structure dans la composition de ce psaume 94.

Après l’invitation (« venez ! »), Il y a quatre verbes d’acclamations dont l’objet – notre salut – est nettement précisé :
Venez, crions de joie pour le Seigneur, acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce, par nos hymnes de fête acclamons-le !

Puis il y a quatre rappels de l’œuvre merveilleuse de la Création, témoin de la transcendance de l’éternel :
Oui, le grand Dieu, c’est le Seigneur, le grand roi au-dessus de tous les dieux : il tient en main les profondeurs de la terre, et les sommets des montagnes sont à lui , à lui la mer, c’est lui qui l’a faite, et les terres, car ses mains les ont pétries.

Puis viennent quatre gestes de reconnaissance pour le salut du peuple, créé lui aussi comme l’univers par la main de Dieu :
Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous, adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ; nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main.

Après ces 12 briques de louange, vient un avertissement se basant sur les 40 ans passés au désert :
« Aujourd’hui écouterez-vous sa parole ?
Ne fermez pas votre cœur comme au désert, comme au jour de Massa et de Mériba, où vos pères m’ont tenté et provoqué.

Mais reprenons depuis le début…

Les deux premier verbe après l’invitation « venez ! » sont deux impératif pluriel : « crions », « acclamons » dont la racine est la même que le verbe qui désigne l’acclamation poussée par le peuple pour faire tomber les murailles de Jéricho : « Lorsque le peuple entendit le son du cor, il poussa une grande clameur, et le rempart s’effondra sur place » (Jo 6,20).

Pour louer Dieu en vérité, nous avons besoin de faire mémoire. Quels sont les remparts que Dieu a déjà fait tomber dans notre vie ? De quelles esclavages nous a-t-il libérés ?
Quels déserts avons-nous traversés avec sa grâce?

Le Psaume 94 fait un choix très particulier dans l’ordre de ses louanges : il loue d’abord Dieu pour son salut dans l’histoire, et ensuite seulement comme Créateur de l’univers.

Pourquoi cet ordre ? Parce que notre Dieu n’est pas une simple force cosmique lointaine, une mécanique céleste ou un grand horloger anonyme. Il est le Dieu vivant qui s’intéresse aux hommes, qui écoute leur cri et qui fait alliance avec eux.

C’est parce qu’Israël a fait l’expérience d’un Dieu libérateur dans le désert , un dieu qui à fait tomber les remparts de Jéricho, qu’il a pu reconnaître en Lui le Créateur des montagnes et des océans.

Cette perspective éclaire singulièrement les débats contemporains. Préserver la biodiversité, le climat ou la planète sans référence au Créateur risque d’enfermer le monde dans un matérialisme clos, coupé de la Source qui le maintient dans l’existence. Dans les Écritures, l’écologie n’est ni un panthéisme ni une fin absolue en soi, mais un humanisme authentique orienté vers l’épanouissement de l’homme sous le regard de Dieu. Notre Dieu ne s’est pas contenté de donner une chiquenaude initiale au monde lors d’un Big Bang avant de s’en désintéresser : Il continue de soutenir notre vie et sa création dans son souffle de vie créateur.

Mais alors que tout semble baigner dans la ferveur, la louange et l’adoration, le psaume opère soudain un tournant inattendu, presque dérangeant.

Le Seigneur prend la parole et lance un avertissement :
«Aujourd’hui, écouterez-vous sa parole ? N’endurcissez pas votre cœur comme au désert, au jour de Massa et de Mériba. »

Ces deux noms hébreux signifient « tentation » et « querelle ». Le psalmiste renvoie ici à l’histoire de l’Exode, lorsque le peuple, ayant soif au désert, s’est mis à douter, à récriminer contre Moïse et à défier Dieu : « Le Seigneur est-il vraiment au milieu de nous, oui ou non ? »

Ce rappel historique est exigeant : chanter des cantiques et faire de belles liturgies ne suffit pas si, dès que survient la première contrariété ou la première épreuve, notre cœur se ferme et doute de l’amour de Dieu.

La génération du désert avait vu des miracles éclatants en Égypte, mais elle a laissé l’amertume et la méfiance s’installer. Elle n’a pas pu entrer dans la Terre promise non par manque de force, mais par manque de foi et de persévérance.

La foi n’est pas un sentiment magique ; c’est une fidélité concrète dans les passages arides de notre existence.

La vie spirituelle ne se conjugue ni au passé, ni au conditionnel.

  • Nous pouvons être tentés de vivre dans la nostalgie : « Ah, autrefois, j’avais la foi, autrefois nos églises étaient pleines… »

  • Ou bien nous remettons tout à plus tard : « Je me convertirai quand j’aurai le temps, quand ma vie sera plus calme, quand la retraite sera là… »

Mais Dieu ne nous rejoint ni dans nos souvenirs d’hier, ni dans nos illusions de demain. Dieu se donne aujourd’hui. « Aujourd’hui si vous écoutez sa parole… »

C’est aujourd’hui que le Seigneur nous demande de pardonner cette rancune qui nous ronge. C’est aujourd’hui qu’Il nous demande de poser un geste de tendresse envers un proche, d’ouvrir les yeux sur la détresse d’un voisin, ou de lui consacrer quelques minutes de vrai silence.

Et voici qu’au terme de ce psaume, le premier mot résonne encore : « Venez ! »

Venez aujourd’hui, tels que vous êtes.

Et peut-être comprenons-nous mieux maintenant pourquoi cette vieille chanson de Milord pouvait nous introduire à ce psaume.

Au début, une femme disait à un homme triste qui passait dans le froid : « Venez, Milord… » Elle ne lui demandait ni d’où venait sa peine, ni pourquoi il avait le cœur lourd. Elle lui ouvrait simplement un espace de chaleur, une table, une présence.

Toutes proportions gardées, c’est quelque chose de cela que Dieu fait pour nous.

Seulement, ici, l’invitation va infiniment plus loin. Celui qui nous appelle connaît déjà notre peine. Celui qui nous ouvre sa porte sait déjà ce que nous portons. Celui qui nous invite à sa table n’est pas un inconnu rencontré au hasard d’une rue : il est notre Dieu, et nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main. Et cette table est celle du royaume éternelle !

Alors ne restons pas au dehors. N’endurcissons pas notre cœur. Puisque sa voix se fait entendre aujourd’hui, répondons-lui aujourd’hui.

Et lorsque nous entendrons tout à l’heure l’invitation à nous approcher de la table du Seigneur, peut-être pourrons-nous entendre, derrière les mots de la liturgie, comme un écho très lointain de cette chanson populaire avec laquelle nous avons commencé.

Mais cette fois, ce n’est plus une femme de la rue qui appelle un Milord inconsolable.

C’est le Seigneur lui-même qui se tient à la porte de notre cœur et qui nous dit : «Allez… venez. Il fait si froid dehors. Venez vous asseoir à ma table. »

Père Gabriel Ferone

Retrouvez les homélies du père Gabriel et du père Bertrand dans la rubrique « Messes et célébrations » / « Homélies des pères Gabriel et Bertrand » de ce site

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