Frères et sœurs,
L’un des grands enjeux de cet Évangile tient peut-être dans cette invitation du Christ : échanger notre fardeau contre son joug.
À la première écoute, les paroles de Jésus peuvent surprendre !
« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau. »
Nous nous attendons alors à ce qu’il nous débarrasse de toute charge. Mais il ajoute aussitôt :
« Prenez sur vous mon joug. »
Le repos promis par le Christ n’est donc pas l’absence de toute responsabilité ni de tout effort. Il consiste à passer de mon fardeau à son joug.
Quelle différence ?
Le fardeau, autrefois, désignait le ballot que l’on chargeait sur le dos d’un animal. C’est le poids que l’on porte seul, souvent sans l’avoir choisi : une maladie, une inquiétude familiale, une solitude, une responsabilité écrasante, une blessure intérieure.
Le joug, lui, est tout autre chose. C’est cette pièce de bois qui relie deux bœufs afin qu’ils avancent ensemble dans la même direction. Le joug ne supprime pas le travail ; il fait que l’on ne travaille plus seul.
Voilà ce que Jésus nous propose : non pas de nous retirer de nos combats, mais de les vivre avec lui. Être attelé au Christ pour accomplir son œuvre.
Cette image est d’ailleurs inscrite jusque dans notre langue.
Le mot joug a donné le verbe conjuguer. Conjuguer ses efforts, c’est unir ses forces dans une même direction. Le Christ nous invite précisément à conjuguer notre vie avec la sienne.
De la même manière, un homme et une femme deviennent des conjoints. Le mariage est, en quelque sorte, un libre joug d’amour : non pas une contrainte, mais une alliance qui permet de porter ensemble ce qu’aucun ne pourrait porter seul.
Même les rugbymen connaissent un appareil d’entraînement appelé le joug. Les avants y apprennent à entrer ensemble en mêlée, à se lier, à pousser d’un seul élan. Ce n’est pas la force d’un seul qui fait avancer l’équipe, mais l’unité de tous.
Regardez enfin l’étole que porte le prêtre. Contrairement à celle du diacre, portée en diagonale, elle repose sur les deux épaules. Elle évoque précisément un joug. Par son ordination, le prêtre accepte de prendre place sous le joug du Christ pour porter avec lui la charge du peuple de Dieu. Le ministère n’est pas un fardeau solitaire ; c’est une œuvre accomplie avec le Bon Pasteur.
Enfin, le même mot a donné subjuguer. Au sens négatif, il signifie dominer quelqu’un. Mais il existe aussi un sens plus noble : être subjugué, c’est être tellement saisi par quelqu’un que l’on accepte librement de marcher avec lui. Oui, le chrétien peut dire sans crainte : je veux être subjugué par le Christ, c’est-à-dire tellement attiré par lui que je choisis de porter son joug.
Alors nous comprenons pourquoi Jésus affirme :
« Mon joug est facile à porter, et mon fardeau léger. »
Il est léger non parce qu’il n’y aurait plus rien à porter, mais parce que celui qui porte avec nous est infiniment plus fort que nous.
Dans quelques instants, au cours de cette Eucharistie, chacun pourra intérieurement déposez au pied de l’autel le fardeau que vous portez aujourd’hui : une souffrance familiale, une inquiétude professionnelle, une maladie, une relation difficile, une fatigue, une culpabilité, tout ce qui vous écrase.
Puis acceptez de repartir sous le joug du Christ. Ne portez plus seul ce qui vous accable. Laissez-le marcher à vos côtés, épaule contre épaule.
Car la grande tentation de l’homme est toujours la même : « Sauve-toi toi-même. »
C’est la voix qui a poursuivi Jésus jusque sur la Croix : « Qu’il se sauve lui-même ! »
L’Évangile répond exactement l’inverse. Nous ne sommes pas appelés à nous sauver nous-mêmes. Nous sommes appelés à nous laisser sauver. Voilà le véritable repos : renoncer à l’illusion de tout porter seul et accepter d’être conduits par le Christ.
Alors, cette semaine, faites l’expérience de cette parole.
Lorsque le poids de la journée vous semblera trop lourd, lorsque vous aurez l’impression de ne plus y arriver, ne comptez pas seulement sur vos propres forces. Regardez votre travail, votre famille, vos responsabilités comme si le Christ était réellement attelé à vos côtés. Ne cherchez pas seulement à faire quelque chose pour lui ; cherchez à faire son œuvre avec lui.
C’est ainsi que le fardeau devient un joug, et que le joug devient source de paix.
Père Gabriel Ferone
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