L’Évangile de ce dimanche nous place devant deux fils. Le premier répond à son père : « Je ne veux pas », mais ensuite il se repent et va travailler à la vigne. Le second répond très correctement : « Oui, Seigneur », mais il n’y va pas. Jésus pose alors cette question décisive : « Lequel des deux a fait la volonté du père ? » La réponse est évidente : non pas celui qui a bien parlé, mais celui qui s’est finalement levé pour agir.
Cette parabole est une parole de conversion, mais aussi une parole d’espérance. Car Dieu ne désespère jamais de celui qui a commencé par dire non. Il ne s’arrête pas à nos refus, à notre éloignement, à nos lenteurs. Il voit le moment où un cœur se retourne, où quelqu’un se lève, où une vie reprend le chemin de la vigne.
La France est depuis longtemps un laboratoire : pour le meilleur comme pour le pire, ce qui s’y vit préfigure parfois des évolutions que connaîtront d’autres Églises. C’est pourquoi elle est observée de près par Rome.
Notre pays a été très tôt frappé par la déchristianisation, dès les années 1960, bien avant l’Espagne ou l’Italie. La pratique religieuse s’est effondrée ; les églises se sont vidées.
Le philosophe italien Vico observait au XVIIIᵉ siècle que toute société humaine reposait, entre autres, sur trois réalités : une religion, le fait de contracter mariage et le soin donné aux morts. Or, regardons-nous : la religion est devenue marginale ; le mariage est devenu l’exception ; la mort elle-même par la pratique de l’incinération est souvent tenue à l’écart, comme si elle devait disparaître avec le corps… tout en étant désormais « programmé ».
À vue humaine, tout semblait donc écrit. La France allait achever tranquillement sa sécularisation. Les catholiques, pensait-on, n’avaient plus qu’à accepter de disparaître. Après les scandales qui ont si gravement atteint l’Église et blessé tant de victimes, l’institution semblait obligé de raser les murs et condamné au silence.
Et pourtant, la messe n’est pas dite.
Il y a dans notre pays des signes que les statistiques seules ne savent pas expliquer. Une brise légère souffle. On ne sait pas toujours d’où elle vient, mais elle retourne des cœurs. Eh bien, c’est cette brise légère que vient observer Léon XIV. Il est intrigué par ce réveil spirituel.
Des adultes, jeunes pour la plupart, demandent le baptême. Des jeunes qui n’ont souvent reçu aucune éducation chrétienne ; des enfants de la sécularisation ; des hommes et des femmes qui ont entendu dire que l’Église était ancienne, fragile, vermoulue, voire corrompue. Et pourtant, ils frappent à sa porte.
Ils ne viennent pas seulement par habitude familiale. Ils font souvent d’abord l’expérience intime et personnelle d’une rencontre avec le Christ. Puis ils cherchent l’Église. Ils cherchent une communauté, une parole, des sacrements, une vie fraternelle. Ils cherchent quelqu’un qui puisse leur dire : « Oui, ce que tu as entrevu est vrai ; le Christ t’appelle ; viens travailler à sa vigne. »
Ce sont eux, d’une certaine manière, qui ressemblent au premier fils de l’Évangile. Peut-être ont-ils longtemps dit : « Je ne veux pas. » Peut-être ont-ils vécu sans Dieu, loin de l’Église, loin d’une vie de prière. Mais voici qu’ils se retournent. Ils se lèvent. Ils vont à la vigne.
Et Jésus dit aux autorités religieuse de son temps : « Les publicains et les prostituées vous précèdent dans le royaume de Dieu. » Non parce que le péché serait sans importance, mais parce que la conversion est possible ; parce qu’un cœur qui revient vers Dieu réjouit le Père.
Toutes les études sociologiques du monde peuvent mesurer la baisse de la pratique, le vieillissement du clergé, les transformations des mœurs, les effets des scandales. Elles peuvent décrire avec précision ce qui s’effondre. Mais elles oublient parfois une hypothèse : l’existence de Dieu.
Or Dieu est précisément Celui qui surgit là où on ne l’attend pas. Il est le Dieu des surprises. Il n’est pas absent de l’histoire. Il n’est pas prisonnier de nos analyses, de nos crises, de nos réorganisations pastorales ni même de nos découragements.
La Providence semble aujourd’hui esquisser un scénario alternatif. Il ne faut pas s’enorgueillir de quelques signes de réveil : ils sont fragiles, ils demandent à être accompagnés, ils ne font pas disparaître les blessures ni les pauvretés de l’Église. Mais nous devons rendre grâce. Car une multitude d’hommes et de femmes découvre, ou redécouvre, que le Christ est un roc, une paix, un frère, un Sauveur.
C’est pourquoi l’affluence dans certaines messes, la redécouverte du carême, le succès des pèlerinages, des processions, des adorations ne doivent pas être compris comme une revanche sociologique. Ce sont des signes de faim spirituelle. Des hommes et des femmes cherchent le Pain vivant.
Le cardinal Aveline a prononcé une parole très humble et très juste à propos de ces nouveaux venus : « Même si on avait essayé d’aménager les abords de la porte, la plupart sont arrivés par la fenêtre. »
Cette phrase devrait nous garder de tout orgueil. L’Église n’a pas fabriqué ces conversions. Elle ne les a pas programmées. Bien souvent, ces jeunes et ces adultes ont emprunté des chemins que nous n’avions pas balisés : une rencontre, une épreuve, une parole entendue, un pèlerinage, une beauté entrevue dans une liturgie, la visite silencieuse d’une église, le témoignage simple d’un ami.
Il faut le reconnaître avec vérité : durant des décennies, certains chemins de foi ont été peu proposés, mal compris ou parfois même découragés. Beaucoup ont eu le sentiment qu’on ne leur offrait ni une foi assez substantielle, ni une liturgie assez priante, ni une parole assez exigeante.
Mais le Christ ne cesse pas d’appeler. Quand les portes semblent étroites ou mal indiquées, il sait rejoindre les âmes par la fenêtre. Il passe par des chemins que nous n’avions pas prévus. Et notre tâche, désormais, n’est pas de leur reprocher leur itinéraire ; elle est de les accueillir, de les écouter, de les conduire avec patience vers la pleine vie de l’Église.
Que cherchent donc ces nouveaux commençants ? Quelle nourriture substantielle cherchent-ils ?
Le cardinal Aveline souligne trois aspirations : le silence, la beauté et le sens du mystère.
Le silence, d’abord. Dans un monde saturé de bruit, d’images, de discours et de sollicitations, des jeunes découvrent qu’ils ont besoin de se taire devant Dieu. Le silence n’est pas le vide : il est une présence. « En toute vie, le silence dit Dieu. » Dans le silence, nous cessons de nous fuir ; nous consentons à être regardés, aimés et relevés par le Seigneur.
La beauté, ensuite. Ils cherchent une beauté qui ne soit pas seulement décorative, mais qui ouvre à Dieu : la beauté d’un chant, d’un vitrail, d’un geste liturgique, d’une église, d’une parole de l’Évangile vécue dans la charité. Dans une société souvent marquée par la laideur, la brutalité et le provisoire, la beauté peut devenir une blessure de lumière, une porte vers le Ciel.
Enfin, ils cherchent le mystère. Non pas l’obscurité pour l’obscurité, mais ce qui dépasse nos explications et nos techniques ; ce qui nous rappelle que Dieu est plus grand que nos mots. La messe n’est pas une réunion ordinaire : elle est le sacrifice du Christ rendu présent, le Ciel qui s’ouvre sur la terre, le peuple de Dieu rassemblé pour recevoir son Seigneur.
Ces jeunes cherchent tout cela, et ils le trouvent comme ils peuvent. Alors, ne leur donnons pas des pierres lorsqu’ils demandent du pain. Ne leur donnons pas seulement des commentaires sur la religion, mais la foi elle-même. Ne leur donnons pas une Église honteuse d’elle-même, mais une Église humble mais aussi belle et missionnaire.
Mais l’Évangile ne s’adresse pas seulement aux nouveaux venus. Il s’adresse d’abord à nous qui sommes déjà là.
Nous pouvons ressembler au second fils : nous savons dire « Oui, Seigneur. » Nous connaissons les prières, les rites, les habitudes chrétiennes. Mais allons-nous vraiment travailler à la vigne ?
Allons-nous nous convertir plus profondément ? Allons-nous pardonner ? Prendre soin des pauvres et des isolés ? Prier davantage ? Transmettre la foi avec simplicité ? Accueillir celui qui entre timidement dans notre église ? Offrir à ceux qui cherchent le Christ le silence, la beauté, le mystère, mais aussi une fraternité véritable ?
Le Père dit à chacun : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne. » Aujourd’hui : pas demain, pas lorsque les conditions seront plus favorables. Aujourd’hui, dans notre famille, notre village, notre paroisse, notre travail, nos épreuves mêmes.
Demandons la grâce de ne pas être des chrétiens du seul « oui » en parole mais des disciples qui accomplissent la volonté du Père. Et demandons aussi la grâce de nous réjouir lorsque ceux qui semblaient loin s’approchent du Christ.
Car, si une brise légère souffle aujourd’hui sur notre pays, ce n’est pas pour flatter l’Église ; c’est pour qu’elle se mette davantage au service de Dieu et des hommes. La messe n’est pas dite. Le Seigneur travaille encore sa vigne. Et il nous appelle, aujourd’hui, à y entrer avec lui.
Le pape Léon a commencé sa visite à Notre Dame relevée de ses cendres, image peut être prémonitoire de notre Eglise… qui sait ? Nous nous souvenons de cette croix brillante au milieu des gravas et des ruines, toujours debout.
Père Gabriel Ferone
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