Donnez-leur vous-même à manger
Jésus est dévoré par la mission. Il voulait se recueillir, ou se protéger après la mort de Jean-Baptiste : ce projet ne tiendra pas. Il doit tout donner à ceux qui dépendent de lui pour tout, alors même qu’ils ne le savent pas encore.
La distribution du pain vient après la guérison. Elle n’est pas première.
Les apôtres sont contraints de donner de leur nécessaire : les disciples ont 5 pains et deux poissons, pour eux-mêmes. Ce n’est déjà pas beaucoup. Sur l’ordre du Seigneur, il le partage avec la foule sans hésiter. « C’est notre pain quotidien que nous mangeons, et non le mien propre. Nous partageons notre pain. De cette manière, nous ne sommes pas liés entre nous seulement en esprit mais aussi par notre être corporel tout entier. Le pain unique, qui est donné à notre communauté, nous réunit en une alliance solide. Ainsi personne ne doit avoir faim aussi longtemps que l’un d’entre nous a du pain, et celui qui détruit cette communauté de la vie corporelle détruit également la communauté de l’esprit. »
Enseignement, guérison puis nourriture pour le corps : Jésus est le dispensateur de tous les dons. Lors du simple repas, nous constatons que tout nous est donné par Jésus, en Jésus. Toute notre vie est un don de Dieu en Jésus.
Le travail des disciples : donner ce pain partagé par Jésus à ceux qui en ont besoin. Il s’agit de donner de ce pain à tous ceux qui sont là. Pas un ne doit en manquer.
Il reste douze paniers pleins. Ces douze paniers annoncent que le pain est pour tous : douze paniers pour les douze tribus d’Israël, donc pour tout le peuple de Dieu uni à Jésus. Douze paniers, pour dire aussi que le pain couvrira les besoins de tous ceux qui viendront ensuite.
Père Bertrand Carron
Homélie du père Gabriel
Frères et sœurs,
L’Évangile d’aujourd’hui se termine par une phrase qui peut nous surprendre :
« Ceux qui avaient mangé étaient environ cinq mille, sans compter les femmes et les enfants. »
À nos oreilles, cette précision peut paraître choquante. Les femmes ne compteraient-elles donc pas ?
En réalité, cette manière de parler reflète les usages de l’époque. La société juive du temps de Jésus était profondément patriarcale. On comptait les hommes adultes parce qu’ils représentaient juridiquement les familles.
Et il faut reconnaître que cette manière de considérer les femmes n’a pas disparu avec l’Antiquité.
En 1793, pour donner un exemple en France, en pleine Révolution française, Olympe de Gouges publia la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle écrivait cette phrase célèbre :
« Si la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit avoir également celui de monter à la tribune. »
La Convention répondit en fermant les clubs féminins et en déclarant que les enfants, les insensés, les femmes et les condamnés n’étaient pas digne d’êtres citoyens. Quant à Olympe de Gouges, elle fut guillotinée quelques mois plus tard.
Autrement dit, les hommes ont souvent fait leurs comptes en laissant les femmes de côté.
Mais il serait dramatique de croire que Dieu agit ainsi.
Toute la Bible, lue à la lumière du Christ, révèle exactement le contraire.
Dès les premières pages de la Genèse, alors que le péché vient d’entrer dans le monde, Dieu annonce déjà sa victoire sur le serpent :
« Je mettrai une hostilité entre toi et la femme. »
Le serpent s’en prend d’abord à la femme. Pourquoi ? Parce qu’elle est plus faible, plus facilement influençable, facile à tromper. Non !
Sainte Hildegarde de Bingen, la grande mystique du XIIᵉ siècle, a contemplé cette vérité dans une vision saisissante. Elle voit Ève portant en elle, dans son corps, toute l’humanité à venir, représentée comme une multitude d’étoiles resplendissantes. Elle écrit que le démon « vit la femme et reconnut en elle la mère dans le sein de qui un grand monde serait accueilli ». Autrement dit, Satan comprend qu’en cette femme se trouve déjà, en germe, toute la descendance humaine. Les étoiles ne sont pas des astres au sens propre : elles symbolisent tous les hommes et toutes les femmes appelés à naître, déjà connus et aimés de Dieu de toute éternité.
Voilà pourquoi le serpent s’acharne contre la femme : en voulant la faire tomber, il espère compromettre l’avenir de toute l’humanité.
Mais Dieu retourne son attaque contre lui. Celle qui avait été trompée devient déjà, dans la promesse de la Genèse, le signe de sa défaite : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme. »
La femme qui avait été trompée devient désormais le signe de la victoire.
Cette promesse trouve son accomplissement en Marie.
Là où Ève avait désobéi, Marie répond :
« Qu’il me soit fait selon ta parole. »
Dieu remet entre les mains d’une femme ce qu’il possède de plus précieux : son propre Fils.
C’est pourquoi la tradition représente souvent Marie écrasant le serpent sous ses pieds.
Et ce n’est pas un hasard si ce sont des femmes essentiellement, si on excepte Saint Jean, qui restent fidèle au pied de la croix, ni que, le matin de Pâques, Jésus ressuscité apparaisse d’abord à une femme, Marie-Madeleine.
Quand Jésus sur la croix dit à Marie « voici ton fils » il ne désigne pas seulement Jean mais toute l’humanité.
Quand Jésus s’adresse à Marie Madeleine dans le jardin de la résurrection et qu’il lui dit : « femme que cherches-tu », il sait que la question véritable est « qui cherches-tu ? »
À une époque où le témoignage d’une femme n’avait pratiquement aucune valeur, le Christ choisit une femme comme première messagère de la Résurrection.
Dieu ne regarde pas selon les critères des hommes.
Puis la Bible conduit encore plus loin cette révélation.
Dans le livre de l’Apocalypse apparaît une femme attaqué par le Dragon. Le serpent des origines qui à simplement grossi !
Cette femme est à la fois Ève, Marie et l’Église.
Toute l’histoire du salut passe par cette maternité spirituelle qui donne la vie au milieu des combats.
Car l’Église elle-même est une femme.
Elle est l’Épouse du Christ.
Elle est la Mère qui enfante des enfants de Dieu par le baptême.
Le féminin devient ainsi, dans toute la Révélation, le signe de la fécondité de Dieu.
Nous comprenons alors que la vocation de la femme dépasse infiniment la seule maternité biologique.
Toute femme est appelée à accueillir, protéger, faire grandir et transmettre la vie, sous des formes très diverses.
Et notre histoire de France en est un magnifique témoignage.
Pensons à Jeanne d’Arc. À sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. À Bernadette de Lourdes.
Pensons aussi aux milliers de religieuses, de catéchistes, de mères de famille qui ont porté la foi de génération en génération.
Bien souvent, elles n’ont pas été comptées dans les livres d’histoire.
Mais elles ont été comptées par Dieu.
Et elles ont profondément façonné notre pays.
Alors, peut-être faut-il relire autrement cette dernière phrase de l’Évangile :
« Sans compter les femmes et les enfants. »
Les hommes faisaient leurs comptes.
Dieu, lui, ne compte pas ainsi.
Il regarde les cœurs.
Il sait que ceux qui semblent les plus discrets sont souvent les plus féconds.
Dans la multiplication des pains, personne n’est oublié.
Les hommes. Les femmes. Les enfants.
Tous reçoivent le même pain.
C’est déjà l’image de l’Église.
Une Église où chacun a sa place.
Où chacun reçoit la même vie du Christ.
Demandons aujourd’hui à la Vierge Marie de nous apprendre son « oui ».
Et demandons la grâce de savoir reconnaître les dons immenses que Dieu continue de confier aux femmes dans son Église et dans le monde.
Car, depuis Ève jusqu’à Marie, depuis Marie jusqu’à l’Église, Dieu n’a jamais cessé de faire passer son œuvre de salut par celles qui accueillent la vie, la portent et la donnent.
Père Gabriel Ferone
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