Frères et sœurs,
La parabole d’aujourd’hui nous est familière. Nous retenons souvent l’opposition entre le bon grain et l’ivraie. Nous pensons spontanément au combat entre le bien et le mal qui traverse le cœur de chaque homme et l’histoire du monde.
Mais il me semble qu’aujourd’hui, il faut élargir la perspective.
Le problème n’est plus seulement que l’ivraie pousse au milieu du blé, car après tout il est même bon qu’il y ait de l’ivraie, que notre monde ne soit pas parfait. Car cela nous donne une tâche, cultiver la bonne semence en écartant les plantes nuisibles. Le problème actuel est que certains semblent vouloir mettre le feu au champ lui-même et tout brûler.
Car à quoi sert-il de distinguer le bon grain de l’ivraie si, demain, le champ n’existe plus ?
Dans la parabole, le champ est une image immense. C’est le cœur de l’homme. C’est la famille. C’est l’Église. C’est le monde. C’est cette terre où Dieu sème inlassablement la vie.
Or, il existe aujourd’hui des forces qui ne cherchent plus seulement à couper quelques épis. Elles semblent s’en prendre aux racines elles-mêmes. Elles ne veulent plus seulement modifier des comportements : elles remettent en cause ce qui fonde notre humanité et notamment le caractère sacré de la vie.
On apprend qu’avant même le vote définitif de la loi sur l’aide à mourir, le ministère chargé des Relations avec le Parlement et le Conseil économique, social et environnemental ( les membres de la Convention citoyenne sur la fin de vie et les rapporteurs du texte ) prévoyait de financer, avec de l’argent public un « cocktail de célébration en invitant largement ».
Vouloir fêter une loi et lancer les invitations avant même son adoption définitive : il fallait oser.
« Cocktail de célébration » est le terme employé dans le courriel d’invitation. Il fallait oser. La mort est non seulement souhaitée mais aussi célébrée ! Des hommes et des femmes vont se donner la mort pendant que d’autres boivent du champagne et mangent des petits fours. Quel manque absolu de conscience morale, de dignité. Aux dernières nouvelles devant l’émoi suscité le cocktail est reporté jusqu’à nouvel ordre.
« Tout est à faire, tous les moyens doivent être bons à employer pour ruiner les idées de famille, de patrie, de religion », disait déjà le poète Surréaliste André Breton en 1930 ; aujourd’hui, il faudrait ajouter : il faut ruiner le sens commun, le respect , l’humanité !
Notre pays est aux mains d’incendiaires, de pyromanes qui veulent détruire tout ce qui fonde notre humanité.
Lorsque la vie humaine devient jetable, lorsque l’enfant cesse d’être accueilli comme un don, lorsque la différence entre l’homme et la femme devient source de confusion plutôt que de complémentarité, lorsque les plus faibles deviennent les premiers sacrifiés, lorsque la nature humaine est niée, que l’homme n’est plus vu que comme une purée d’atomes à déconstruire, lorsque toute transmission est regardée comme une oppression, lorsque l’homme est vu comme le cancer de la planète à cause de son empreinte carbone, il ne s’agit plus seulement d’une mauvaise récolte. C’est le champ qui est menacé.
On pense à Rome en flammes. La tradition a longtemps représenté l’empereur Néron contemplant l’incendie de la ville en déclamant des vers, accompagné de sa lyre. Que cette image soit historique ou non importe finalement peu. Elle est devenue le symbole d’une fascination pour la destruction. Comme s’il pouvait exister une joie à voir disparaître tout ce qui devrait être considéré comme sacré, et en premier lieu la vie. Mais Néron voulait détruire Rome en s’amusant pour la reconstruire ; nos « Néron » modernes sont de simples nihilistes. Ils pensent faire advenir un homme nouveau, mais cet homme sera un zombie, dans le meilleur des cas, car il n’aura plus rien d’humain car totalement déconstruit.
Néron, on le sait, fut accusé par la population de Rome d’avoir provoqué l’incendie et chercha des boucs émissaires : ce furent les chrétiens. L’historien romain Tacite, considéré comme l’une des sources les plus fiables sur cette période, rapporte que les chrétiens furent après l’incendie de Rome : crucifiés ; livrés aux bêtes ; enduits de matières inflammables puis brûlés vifs à la tombée de la nuit pour servir d’éclairage, tout cela comme divertissement public.
Tacite précise que ces supplices avaient lieu dans les jardins de Néron et que celui-ci assistait parfois au spectacle vêtu en cocher de cirque.
Demain pourrons-nous encore émettre quelques objections sur toutes ces évolutions sociétales sans être victime d’une chasse aux sorcières et être brûlés sur la place publique, mis au ban de la société, interdits de parler ? Que dis-je demain ? Aujourd’hui !
A force de défendre de prétendus droit individuels sans cesse élargis et dont les limites sont sans cesse repoussées nous creusons la fosse où nous brûlons déjà dans un enfer anticipé qui est déjà le salaire de notre décadence : soyons lucide, ce monde moderne ne sera pas châtié, il est lui même le châtiment.
Saint Jean-Paul II parlait d’une « culture de mort ». Le pape Benoît XVI évoquait une « dictature du relativisme ». Ces expressions ne sont pas des slogans : elles cherchent à nommer une logique qui, peu à peu, vide la société de ce qui la fait vivre. Une société saisie par le vertige du nihilisme.
Derrière cette logique, on devine parfois ce que les psychologues appelleraient une pulsion de mort : non plus le désir de faire grandir, mais celui de se dissoudre, de s’effacer, de disparaître de la scène de l’histoire, de rendre tout sans valeur jusqu’à perdre le goût même de vivre.
C’est à la fin des temps que le feu purificateur du Christ viendra brûler l’ivraie, mais en attendant le Seigneur nous dit : « Laissez croître ensemble le bon grain et l’ivraie jusqu’à la moisson. »
Pourquoi ? Parce que Dieu croit encore à la fécondité du blé. Il croit davantage au pouvoir de la vie qu’à celui de la mort.
Notre mission en tant que chrétien n’est donc pas de devenir des incendiaires à notre tour, mais des semeurs. Non des prophètes du désespoir, mais des bâtisseurs qui essaient de protéger les semences de vie au milieu de l’ivraie du monde et plus encore de ses flammes.
Alors que la température ne cesse de monter, et pas seulement celle de l’air, Il nous revient de protéger le champ que Dieu nous confie : notre cœur par la prière ; nos familles par la fidélité ; nos enfants par une véritable éducation ; notre société par le courage de la vérité ; notre Église par la sainteté de notre vie.
Et puis ceux qui travaillent la terre le savent : lorsqu’un champ a brûlé, tout n’est pas perdu. Le feu laisse derrière lui un paysage de cendres, mais il ne détruit pas la vie cachée, enfouie. Bien souvent, les premières pluies font surgir une végétation nouvelle, parfois plus vigoureuse encore.
L’histoire de l’Église dans le champ du monde en est une éclatante confirmation. Néron a cru qu’ en livrant les chrétiens aux flammes, il ferait disparaître le nom du Christ. Il a semé la terreur, multiplié les martyrs, transformé leurs supplices en spectacle. Et pourtant, où est aujourd’hui l’empire de Néron ? Il appartient aux livres d’histoires. L’Église, elle, est toujours là. Mieux encore, le sang des martyrs est devenu, selon la belle expression de Tertullien, « une semence de chrétiens ». Ceux qui voulaient éteindre la foi n’ont fait que nourrir son expansion.
Il en va ainsi de l’œuvre de Dieu. Les incendiaires peuvent réduire en cendres bien des choses, mais ils ne peuvent pas anéantir complètement la puissance de la vie que le Créateur a déposée dans le cœur de l’homme. Là où le péché abonde, la grâce peut surabonder. Là où les hommes sèment la mort, Dieu continue obstinément de faire lever la vie.
Père Gabriel Ferone
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