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Frères et sœurs,

« Comment pouvons-nous dire que l’Église catholique est la vraie Église fondée par le Christ ? »

Depuis les premiers siècles, la réponse de l’Église tient en quatre mots du Credo : une, sainte, catholique et apostolique. Aujourd’hui, en fêtant saint Irénée, évêque de Lyon, Père de l’Église, docteur de l’unité, nous avons entre les mains un guide sûr pour comprendre ces quatre signes certains de l’église fondé par le Christ.

Irénée vient d’Asie Mineure, très probablement de Smyrne, l’actuelle Izmir. Tout jeune, il reçoit la foi auprès d’un grand évêque d’Orient, saint Polycarpe. Et Polycarpe, lui, a été disciple de l’apôtre Jean. Nous ne sommes donc pas dans les brumes lointaines de la légende : entre Irénée et Jésus, il y a cette chaîne très courte : Jésus – Jean – Polycarpe – Irénée.

Irénée est ensuite envoyé en Gaule, à Lyon. Il arrive là vers 177, dans une Église jeune, vivante, mais brutalement frappée par la persécution. L’évêque Pothin, très âgé, meurt martyr dans cette tourmente, ainsi que de nombreux chrétiens, dont la jeune Blandine. Irénée, lui, échappe au martyre – vraisemblablement parce qu’il est alors en mission à Rome pour porter un message de la communauté lyonnaise – et il sera choisi pour succéder à Pothin comme évêque de Lyon à son retour.

Irénée est un théologien d’une profondeur exceptionnelle. Il affronte une des grandes hérésies de son temps, le gnosticisme, qui prétend que la foi de l’Église n’est qu’un symbole pour les simples et qu’il existe, pour quelques initiés, une connaissance secrète, supérieure. Pour Irénée, c’est inacceptable : la vérité de Dieu n’est pas réservée à une élite, elle est confiée à l’Église tout entière, dans une Tradition publique, claire, accessible.

Deux grandes œuvres nous restent de lui : les cinq livres du Contre les hérésies (Adversus haereses), et l’Exposé de la prédication apostolique, qu’on pourrait presque appeler un « catéchisme » des premiers siècles.

Guidé par Saint Irénée commençons par le premier signe : l’Église est une.

Quand nous disons dans le Credo : « Je crois en l’Église, une », nous n’affirmons pas que tout le monde pense pareil, prie pareil, célèbre pareil. L’Église n’est pas une armée qui marche au pas cadencé.

Pour Irénée, l’unité de l’Église est plus profonde. Elle vient de l’unité de Dieu lui‑même. Il aime dire : il n’y a qu’un seul Dieu, un seul Christ, un seul Esprit Saint…une seule tête, un seul corps,  donc une seule foi, et une seule Église. L’unité de l’Église n’est pas une invention humaine, c’est un don de la Trinité.

Un épisode de sa vie illustre merveilleusement cela. À son époque, une controverse violente éclate entre l’Orient et l’Occident à propos de la date de Pâques. En Asie, on célèbre Pâques le 14 nisan ( le 14 avril), quelques soient le jour de l’année, en lien direct avec la Pâque juive ; à Rome et en Occident, on célèbre Pâques le dimanche qui suit, pour marquer le jour de la Résurrection.

Cela pourrait rester une simple différence de calendrier, mais la tension monte. Le pape de l’époque, Victor, envisage d’exclure de la communion les Églises d’Asie qui gardent la date du 14 nisan. Le risque de rupture est réel.

Irénée, évêque de Lyon, intervient alors comme médiateur. Il écrit au pape et lui rappelle que ses prédécesseurs avaient accepté cette diversité de pratiques sans jamais rompre la communion. L’unité de l’Église, lui dit‑il en substance, est plus importante que l’uniformité des usages liturgiques. On peut célébrer Pâques à des dates différentes, mais on célèbre la même Pâque du Christ, on professe la même foi, on reste dans la même charité.

C’est très actuel. Nous aussi, nous connaissons des tensions dans l’Église : entre sensibilités liturgiques différentes et  approches pastorales divergentes. La tentation est grande de dire : « Ceux‑là ne prient pas comme moi, ils ne pensent pas comme moi, donc je me sépare, je me fais mon Église à moi. »

Irénée nous rappelle que l’Église du Christ est une. Ce n’est pas l’unité de l’uniformité, c’est l’unité de la foi et de la charité. C’est pour cela qu’il est si attaché au lien avec l’Église de Rome, au ministère du pasteur universel, chargé de « présider à la charité » et à l’unité.

Chaque fois que nous choisissons la communion plutôt que la division, la réconciliation plutôt que la rupture, nous donnons un signe que l’Église est vraiment l’Église une du Christ.

Deuxième signes : l’Église est sainte.

Ici, nous butons immédiatement. Comment dire que l’Église est sainte quand elle porte tant de péchés, de scandales, de blessures ? Comment ne pas être choqué en entendant « sainte Église » alors que nous voyons si clairement son visage défiguré par la lèpre du péché ?

Irénée peut nous aider à purifier notre regard. Pour lui, la sainteté de l’Église ne signifie pas que tous ses membres sont moralement irréprochables. Il sait très bien que l’Église est composée de pécheurs.

La sainteté de l’Église vient de plus loin, de plus haut. L’Église est sainte parce qu’elle vient du Dieu Saint, parce qu’elle est habitée par l’Esprit Saint, parce qu’elle garde fidèlement l’Évangile, parce que c’est en elle que Dieu donne la vie.

Irénée a une formule célèbre, que vous connaissez peut‑être :
« La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. »

Pour lui, l’Église est le lieu où cela devient réalité. L’Église est le lieu où l’homme reçoit la vie de Dieu, où il est conduit vers la vision de Dieu. Dieu, dit Irénée, le Dieu « invisible se rend visible et accessible aux hommes pour leur donner la vie. Cette vie, c’est la participation à l’être divin, la communion avec Dieu.

L’Église est donc sainte parce qu’elle est le « sacrement » de cette rencontre avec Dieu. C’est en elle que la foi apostolique est gardée intacte, contre toutes les déformations. C’est en elle que les sacrements sont célébrés, que nous recevons le baptême, l’eucharistie, le pardon, l’onction qui guérit. C’est en elle que des hommes et des femmes deviennent saints, comme Irénée lui‑même, comme Blandine, comme tant de témoins anonymes.

Dire que l’Église est sainte, ce n’est pas nier ses péchés ; c’est confesser que, malgré ses péchés, le Christ ne cesse pas d’y agir, de sanctifier, de relever, de sauver.

Chaque fois qu’un baptisé se laisse relever par la miséricorde de Dieu, chaque fois qu’un pécheur se convertit, chaque fois qu’un cœur s’ouvre à la grâce, la sainteté de l’Église se manifeste.

Troisième signe : l’Église est catholique.  « Catholique » veut dire « selon la totalité », « universelle ». L’Église n’appartient pas à un peuple, à une culture, à une époque. Elle est faite pour tous, elle est envoyée à tous, elle est présente partout.

« L’Église, répandue dans le monde entier, garde avec soin la foi reçue des apôtres, comme si elle habitait une seule maison ; elle croit en ces vérités comme si elle n’avait qu’une seule âme et un seul cœur ; elle les proclame, les enseigne et les transmet comme si elle n’avait qu’une seule bouche. Les langues sont diverses, mais la puissance de la Tradition est unique et la même. Les Églises des Germanies, des Espagnes, des Celtes, de l’Orient, de l’Égypte, de la Libye ou du centre du monde, ne reçoivent ni ne transmettent une foi différente. »

Quelle vision ! Nous y voyons déjà une Église vraiment mondiale : Et pourtant une seule foi, un seul Évangile.

Aujourd’hui, nous pourrions ajouter à cette liste l’Afrique, l’Asie, l’Amérique, les îles du Pacifique… Partout, on célèbre la messe, on proclame l’Évangile, on baptise au nom du Père, du Fils et du Saint‑Esprit. Les langues, les musiques, les gestes varient, mais la foi est la même.

Cette catholicité n’est pas seulement géographique. Elle est aussi intérieure. L’Église, parce qu’elle est catholique, a la capacité d’assumer ce qu’il y a de vrai, de beau et de bon dans toutes les cultures, de purifier ce qui doit l’être et d’élever tout cela vers Dieu.

Enfin, l’Église est apostolique.

Pour Irénée, c’est absolument central.

La vraie foi du Christ est celle que les apôtres ont confiée à l’Église. Elle est proclamée publiquement, gardée dans les Églises fondées par les apôtres, transmise par les évêques qui leur succèdent.

Il aime montrer la continuité : Jésus confie l’Évangile aux apôtres. Les apôtres ordonnent des évêques, à qui ils confient la mission de garder et de transmettre la foi. L’apôtre Jean forme Polycarpe ; Polycarpe forme Irénée ; Pothin et Irénée reçoivent la charge de l’Église de Lyon.
Et cette chaîne ne s’arrête pas : elle passe par les siècles, d’évêque en évêque, jusqu’à l’archevêque de Lyon  actuel.

Pour Irénée, cette succession apostolique n’est pas un détail juridique. C’est un signe de vérité. L’Église est apostolique parce qu’elle continue, aujourd’hui, la mission des apôtres : annoncer l’Évangile, célébrer les sacrements, conduire le peuple de Dieu.

Quand nous disons : « Je crois en l’Église apostolique », nous disons notre confiance dans cette Tradition vivante qui vient des apôtres. Nous affirmons que nous ne nous inventons pas une foi à notre goût, mais que nous recevons un dépôt, un trésor, que nous devons à notre tour transmettre.

Dans notre diocèse, dans notre paroisse, la foi que nous professons est la même foi que celle de Jean, de Polycarpe, d’Irénée, de Pothin. Elle a traversé les empires, les guerres, les révolutions. Elle a été proclamée dans les catacombes, dans les cathédrales, dans les prisons, dans les campagnes, sur les places des villes.

Cela doit nourrir notre humilité et notre confiance. Humilité, parce que nous ne sommes pas les propriétaires de cette foi : nous en sommes les dépositaires. Confiance, parce que l’Esprit Saint ne cesse pas d’assister l’Église, pour qu’elle reste fidèle aux apôtres.

En regardant l’Église avec saint Irénée, nous avons essayé de répondre à cette question de départ :
« Quels sont les signes que l’Église catholique est la vraie Église fondée par le Christ ? »

Alors, que faire de tout cela ?

D’abord, rendre grâce. Nous n’avons pas mérité de faire partie de cette Église. Nous avons été introduits, par le choix de nos parents ou par notre propre choix, mais appelé par Dieu,  dans ce peuple qui traverse l’histoire.

Ensuite, demander la grâce d’aimer l’Église comme Irénée l’a aimée. Non pas d’un amour naïf ou aveugle mais d’un amour réaliste et fidèle, qui voit en elle le corps du Christ, l’épouse du Christ, la maison où Dieu se donne.

Enfin, nous engager. Car ces quatre notes ne sont pas seulement des étiquettes doctrinales, elles appellent une conversion concrète :

  • Travailler à l’unité là où nous sommes, plutôt que nourrir des divisions.
  • Chercher la sainteté dans notre vie quotidienne, plutôt que nous résigner à la médiocrité.
  • Ouvrir notre regard à la catholicité de l’Église, en nous intéressant à ce qui se vit ailleurs, en priant pour l’Église universelle. Le jumelage de nos paroisses avec un diocèse du Burkina faso en est un signe. Ou celui de notre diocèse avec celui d’Izmir d’où sont partis les premiers missionnaires qui ont évangéliser la Gaulle.
  • Nous enraciner davantage dans la Tradition apostolique, en nourrissant notre foi de l’Écriture, des écrits de nos père dans la foi, comme Saint irénée, plutôt que de bricoler un christianisme « à la carte ».

Que saint Irénée, docteur de l’unité, nous obtienne cette grâce. Qu’il nous aide à redire avec un cœur renouvelé dans le Credo :

« Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. »

Et qu’en regardant l’Église avec les yeux de la foi, nous puissions entrer plus profondément dans ce mystère qu’il a si bien résumé :
« La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu. »

Amen.

Père Gabriel Ferone

Retrouvez les homélies du père Gabriel et du père Bertrand dans la rubrique « Messes et célébrations » / « Homélies des pères Gabriel et Bertrand » de ce site

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