Lien vers les lectures du 12e dimanche du temps ordinaire
Frères et sœurs,
Jésus parle à des disciples menacés, persécutés, tentés de se taire pour avoir la paix :
« Ne les craignez donc pas… Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour… Ne craignez pas ceux qui tuent le corps… Craignez plutôt celui qui peut faire périr l’âme aussi bien que le corps dans la géhenne. »
Trois appels traversent cette parole.
D’abord, rien ne demeure caché pour toujours. Les violences, les complicités, les dénis, les connivences, tout ce qui se protège dans l’ombre finit par être mis en lumière. « Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé. »
Ensuite, Dieu voit tout. Si même les cheveux de notre tête sont comptés, combien plus les larmes, les blessures et les cris des victimes. Rien n’échappe au regard du Père.
Enfin, la vraie crainte n’est pas celle des hommes, mais celle de trahir Dieu, de renier son Christ, de détourner les yeux lorsque le visage de l’autre – surtout celui du plus fragile – nous appelle à la justice et à la responsabilité.
Lorsque Jésus déclare : « Celui qui se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père », il ne parle pas seulement d’une foi intérieure ou d’une conviction privée. Il parle du courage de la vérité, du refus de la lâcheté qui se dissimule derrière le silence.
Dans notre pays, nous avons été témoins, parfois avec stupeur, de graves défaillances. Des victimes n’ont pas été entendues, des alertes ont été minimisées, des responsabilités diluées dans les procédures ou dans l’inertie des institutions. Et lorsque les plus fragiles, particulièrement les enfants, sont atteints, c’est toute la société qui se trouve blessée.
Rien de cela n’est caché pour Dieu. Rien n’est perdu de ce qu’ont souffert les victimes. Et la parole du Christ vient juger toutes les formes de déni : « Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé. »
Aujourd’hui, beaucoup expriment leur indignation. Cette colère n’est pas nécessairement un désir de vengeance ; elle est souvent un cri de justice qui doit être entendu. Car il est devenu insupportable que des innocents soient sacrifiés à la tranquillité des institutions, à la peur du scandale ou à la préservation des réputations.
À ce sujet, Emmanuel Lévinas nous aide à comprendre ce qui est en jeu. Il distingue ce qu’on pourrait appeler la logique de l’être et la logique de l’Autre.
La logique de l’être consiste à tout ramener à soi, à ses intérêts, à ses systèmes, à son efficacité. L’autre risque alors de devenir un numéro, un dossier, une fonction, un moyen.
Mais la logique de l’Autre surgit à travers le visage d’autrui, particulièrement celui du plus vulnérable. Ce visage semble nous dire silencieusement : « Tu ne me réduiras pas à un objet. Tu es responsable de ma vie, de ma dignité et de ma sécurité. »
Pour le chrétien, cette loi de l’Autre est la loi même du Christ. Car Jésus s’identifie aux plus petits : « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »
Dès lors, refuser de voir, minimiser, détourner le regard ou protéger les systèmes avant les personnes, ce n’est pas seulement manquer à une exigence morale ; c’est risquer de renier le Christ lui-même.
Il arrive parfois que la conscience populaire perçoive plus vite que les institutions ce qu’exige la justice. Car une victime n’est jamais un dommage collatéral ; elle est un visage unique, devant lequel toute société sera jugée.
Dostoïevski écrivait : « Nous sommes tous responsables de tout et de tous, et moi plus que les autres. »
Cette phrase éclaire admirablement l’Évangile. Se déclarer pour le Christ, ce n’est pas seulement affirmer : « Je suis croyant. » C’est accepter de se sentir responsable. Renoncer à dire : « Ce n’est pas mon affaire », « Ce n’est pas mon rôle », « Ce n’est pas mon problème ».
Et cette responsabilité ne dépend pas d’abord de ce que feront les autres. Le chrétien ne dit pas : « Je parlerai quand les institutions auront fait leur travail. » Il reconnaît plutôt : « Même si d’autres faillissent, je ne peux ni me taire, ni fermer les yeux, ni minimiser. »
Pour autant, Jésus ne nous appelle pas à la haine. La juste colère peut toujours se laisser défigurer par l’esprit de vengeance ou la recherche de boucs émissaires. C’est pourquoi nous avons besoin de la Croix.
Sur la Croix, Dieu prend parti pour les victimes, lui qui devient lui-même l’Agneau innocent livré à la violence des hommes. Mais la Croix nous enseigne aussi que le combat pour la justice se mène dans la vérité, la persévérance, la conversion personnelle et institutionnelle, jamais dans la haine.
« Un homme vaut plus que tous les mondes », disait encore Lévinas.
Une autre manière de redire les paroles de Jésus : « Même les cheveux de votre tête sont tous comptés. »
Car chaque homme, chaque femme, chaque enfant porte un visage unique, et ce visage est mystérieusement lié au visage du Christ.
Alors demandons au Seigneur la grâce de ne jamais renier ce visage, de nous déclarer pour le Christ en nous déclarant pour les plus petits, et de ne jamais oublier que les victimes ne sont pas des faits divers, mais des personnes confiées à notre responsabilité.
Pour elles, nous ne demandons ni vengeance ni oubli, mais la vérité, la justice et la paix.
Amen.
Père Gabriel Ferone
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