Lien vers les lectures de la solennité de Pentecôte
La Parole de Dieu au milieu de nous
Comment la Parole de Dieu est-elle présente au milieu de nous ? Qu’est-ce qu’une parole de la part de Dieu ?
La communauté dit la Parole de Dieu. La parole que nous venons entendre à la messe est certes parole de Dieu. Mais la Parole de Dieu – le Christ – est l’expression de la vie de la communauté. Or nous avons reçu, avec l’Esprit Saint, une langue de feu chacun. Il s’agit donc d’avoir du feu pour dire la Parole de Dieu à tous. Dire la Parole de Dieu, c’est agir selon l’amour de Dieu. La Parole de Dieu, c’est le Christ, et le corps du Christ c’est nous : si nous voulons faire entendre la Parole de Dieu, le corps du Christ doit manifester l’amour de Dieu dans la communauté et à l’extérieur.
Nous proclamons l’amour de Dieu avec une langue de feu. C’est à cela que nous sommes appelés.
Jésus souffle sur nous au jour de notre baptême ; un grand vent envahi la maison où les apôtres se tiennent dans la chambre haute. Par l’Esprit Saint reçu au baptême, dont l’accomplissement se trouve lors de la Confirmation, nous devenons pneumatiques. Gonflés d’oxygène, du souffle de Dieu même. Nous sommes rendus capables – par Dieu, de montrer avec assurance qui est Dieu. Nous ne savons pas qui est Dieu, mais par le baptême, les personnes que nous côtoyons le reconnaissent… Nous sommes le corps du Christ, Parole dite par Dieu.
Voici tout ce que nous pouvons souhaiter au jour de recevoir, encore et toujours tout au long de notre vie, l’Esprit Saint.
Père Bertrand Carron
Homélie du père Gabriel
Au début des Actes des Apôtres, l’Écriture nous montre Jérusalem remplie d’hommes et de femmes «venus de toutes les nations qui sont sous le ciel». Ce rassemblement fait écho aux dernières paroles du Christ à ses disciples : « Allez par toute la terre, enseignez toutes les nations, et baptisez-les… ». Dieu ne parle pas à une humanité abstraite, uniforme, sans visage. Il s’adresse à des peuples, à des cultures, à des civilisations, à des identités. À des nations.
Nous vivons pourtant une époque confuse, où l’on mélange tout. Le mot « nation » est parfois soupçonné, assimilé au nationalisme voire au racisme le plus agressif. Mais la nation, au sens habituel, n’a rien à voir avec cela. Elle est d’abord une communauté de mémoire, de langue, de traditions, de souffrances et de joies partagées. Elle est ce terreau où chacun reçoit un nom, une histoire, une manière d’habiter le monde. Dieu a choisi d’entrer dans l’histoire à travers un peuple concret, Israël, avec sa langue, sa terre, sa mémoire. Et lorsque l’Évangile se répand, il ne détruit pas ces enracinements : il les assume, il les purifie.
Le notion de racisme est elle même utilisée à tord et à travers. Rappelons que cette notion est née récemment au 19° siècle suite aux travaux de Darwin sur l’évolution des espèces, avec cette idée de sélection naturelle, seul les plus fort étant appelés à survivre. Cette théorie reprise pour l’humanité ont aboutit à cette notion du racisme comme lutte des races supérieurs contre les races inférieurs, une lutte existentielle. Cela a produit l’idéologie nazie et la solution finale, avec l’extermination programmée des races que les Nazis considéraient inférieures, juifs, slaves, tziganes, etc… Au sens strict le racisme est donc une idéologie totalement minoritaire, car qui croit aujourd’hui à la supériorité des races à part quelques excités ? Le peuple français est un des peuples les plus ouverts à l’altérité et à l’accueil de l’autre. Et le traiter de raciste est une affabulation grotesque.
Les Grecs appelaient « barbares » ceux qui ne parlaient pas grec : le mot imite le son incompréhensible des langues étrangères, « bar-bar ». Quant au mot « xénophobie », il vient de xénos, « l’étranger » celui qui vient d’ailleurs, puis il a pris le sens d’hôte. Le xénos est l’étranger avec lequel une relation d’hospitalité est possible. À l’origine, il s’agit d’une expérience humaine très simple : reconnaître ce qui est différent de soi, celui que l’on ne comprend pas, parce qu’il ne parle pas la même langue, ne mange pas la même nourriture, ne célèbre pas les mêmes fêtes mais que l’on accueille chez soi au nom de l’hospitalité sacrée.
Tout homme aime spontanément ce qui lui est familier : sa langue, ses coutumes, sa cuisine, les paysages de son enfance, les récits de ses anciens. Il est donc naturel d’être jusqu’à un certain point xénophobe. Je ne suis pas anglais, par exemple, et je préfère la cuisine française. Ce qui n’est que du bon sens. A l’époque de jeanne d’Arc, les français s’étonnaient déjà de la façon de préparer la cuisine des anglais, et il trouvait cela « moultement estranges », comme le raconte un bourgeois de Paris dans son livre de bord écrit à cette époque. Il est naturel d’être attaché à ce qui fait sa culture, le contraire serait inhumain.
Aujourd’hui pourtant apparaît un nouveau type d’homme, presque inédit : un homme mondialisé, sans mémoire, sans héritage, habitant les aéroports plus que les patries, vivant entre Dubaï et new-York, rêvant d’un monde uniforme où toutes les différences seraient dissoutes. Mais ce monde là s’il se généraliserait ressemblerait furieusement au monde décrit par l’écrivain Orwell dans son roman prophétique 1984. Dans ce roman visionnaire un État totalitaire cherche à déraciner les individus de toute appartenance concrète pour les rendre entièrement malléables.
Dans la logique orwellienne, le pouvoir ne se contente pas de surveiller, il veut contrôler la mémoire, réécrire l’histoire, dissoudre les liens naturels (famille, traditions, culture) pour ne laisser subsister qu’un face à face nu entre l’individu isolé et la machine bureaucratique. Or la patrie, la nation, au sens le plus simple, est justement ce tissu de mémoire, de langue, de paysages, de rites, de liens entre les morts et les vivants, cette chaine du vivant, qui donne aux personnes une épaisseur historique et une certaine indépendance intérieure, une liberté. Car on peut pas choisir à partir de rien.
L’Esprit Saint ne vient pas abolir les nations, ni fabriquer un homme standard, identique partout. Il vient sauver des peuples, les guérir, les ouvrir, les conduire à la plénitude de leur vocation. Car tout peuple a une vocation dans le dessein de Dieu.
Alors, n’ayons pas peur de reconnaître cette petite résistance intérieure devant ce qui nous est étranger : elle nous rappelle que nous ne sommes pas des pions interchangeables, mais des personnes situées, enracinées. Le tout est de ne pas nous laisser enfermer dans la crainte et le replis.
C’est précisément dans un monde en crise que cette attitude a été vécue de manière exemplaire par saint Augustin. Il vivait à la fin de l’Empire romain, à une époque où tout semblait s’effondrer, un peu comme aujourd’hui. Les invasions barbares bouleversaient les équilibres anciens ; ces peuples étaient soit païens, soit ariens — des chrétiens séparés de la foi catholique, niant la pleine divinité du Christ, une sorte d’Islam avant la lettre. Augustin est mort en 430, alors que les Vandales assiégeaient sa ville d’Hippone.
Et pourtant, il n’a pas désespéré d’un monde qui mourait. Dans La Cité de Dieu, écrite précisément dans ce contexte de crise après le sac de Rome, il montre que l’histoire humaine ne se réduit pas à la montée et à la chute des empires. Aucune civilisation historique, pas même l’Empire romain que l’on pensait éternel, ne s’identifie pleinement à la Cité de Dieu. Ainsi, la chute d’un monde n’est jamais la fin du monde. Rien ne meurt tout se transforme.
C’est pourquoi Augustin peut regarder les barbares non seulement comme une menace, mais surtout comme des hommes appelés, eux aussi, à entrer dans cette Cité de Dieu. Il nous invite ainsi à quitter la nostalgie d’un ordre ancien pour entrer dans la logique missionnaire de l’Évangile : aller vers ceux qui ne parlent pas notre langue, qui ne partagent pas nos coutumes, et leur annoncer le Christ.
Ce regard est profondément chrétien : il ne nie pas l’attachement à une culture donnée, mais il refuse d’en faire une idole. Il rappelle que toute réalité historique est relative au Royaume qui vient.
Les apôtres eux même ont dû être libérés par l’Esprit Saint pour comprendre que le salut était destiné à toutes les nations. Saint Pierre hésite à entrer chez un païen et contracter une impureté ; il faut une vision, une intervention directe de Dieu, pour lui faire comprendre que « Dieu ne fait pas acception des personnes » et que l’Esprit peut tomber aussi bien sur les païens que sur les fils d’Israël. Ainsi, toute culture, la nôtre comme celle des autres, doit être purifiée par l’Évangile.
À la Pentecôte, les apôtres ne se mettent pas à parler une sorte d’espéranto religieux, une langue unique imposée à tous. Chacun, dit le texte, entend l’Évangile « dans sa propre langue ». Le miracle n’est pas l’abolition des différences, mais leur transfiguration. L’unité chrétienne n’est pas l’uniformité ; elle est une communion. Dieu parle toutes les langues, il traverse toutes les cultures, mais il ne les écrase pas. Il les convertit de l’intérieur, il en fait des instruments de sa grâce.
L’étranger lui-même peut devenir une grâce, parce qu’il nous oblige à reconnaître qui nous sommes. En rencontrant d’autres visions de l’homme, de la liberté, de la place de l’homme et de la femme, du pouvoir ou de Dieu, nous redécouvrons parfois la singularité chrétienne que nous avions oubliée. L’autre, celui qui ne parle pas comme nous, qui ne prie pas comme nous, qui ne mange pas comme nous, nous renvoie à notre propre identité et vocation. Il nous rappelle qui nous sommes. Paradoxalement, la présence de croyants d’autres religions peut réveiller la foi des chrétiens endormis, les obliger à dire à nouveau pourquoi ils croient, en qui ils mettent leur espérance.
Face à ce monde globalisé qui est le nôtre, la réponse chrétienne n’est ni la haine, ni le repli craintif sur une identité figée, ni la dissolution dans le grand vide mondial. Le chrétien aime sa terre, sa langue, son histoire, sa patrie. Il accueille l’étranger, mais sans cesser d’être lui-même. Il sait que toute culture, la sienne comme celle de l’autre, doit être jugée et éclairée à la lumière du Christ. La vraie charité ne consiste pas à effacer les différences, mais à les offrir à Dieu pour qu’il en fasse une communion.
L’histoire récente nous le montre : ce qui a maintenu certains peuples à travers les occupations, les dictatures et les partages — je pense à la Pologne en particulier, qui a disparu de la carte de l’Europe durant plusieurs siècles puis a subi l’invasion allemande et la dictature communiste — ce n’était pas la puissance militaire, mais leur culture, leur foi, leur identité spirituelle. Cela à produit des Saint Jean Paul II et Saint Maximilien Kolbe.
Les hommes sans racines sont facilement manipulables ; ils changent de discours au gré des modes et des pouvoirs. Les hommes enracinés, eux, sont plus difficiles à manipuler, parce qu’ils savent d’où ils viennent et ce qu’ils ne veulent pas renier. L’Esprit Saint ne veut pas des chrétiens amnésiques, mais des témoins debout, conscients de l’héritage reçu et responsables de ce qu’ils transmettront.
Car, à la fin, ce ne sont pas des individus désincarnés que Dieu sauve, mais des hommes et des femmes bien réels, enracinés dans une histoire, parlant une langue, portant un visage. La Jérusalem céleste de l’Apocalypse n’est pas une ville uniforme ; elle rassemble « une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue », tous unis dans la louange, sans avoir perdu ce qui fait leur singularité.
Frères et sœurs, en ce jour de Pentecôte, accueillons l’Esprit qui fait l’unité sans détruire les différences. La mission que le Christ confie à son Église demeure : « Allez par toute la terre, faites des disciples dans toutes les nations, et baptisez-les… ». Ces nations ne sont pas seulement au bout du monde : elles sont ici, chez nous. Ce sont nos voisins, nos collègues, nos amis.
Demandons aujourd’hui la grâce d’aimer vraiment notre peuple sans mépriser les autres, de recevoir l’étranger sans nous renier, et d’annoncer l’Évangile à tous, dans le respect des langues et des cultures, afin que la Pentecôte continue dans notre monde, jusqu’au jour où toutes les nations chanteront ensemble la gloire du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Amen.
Père Gabriel Ferone
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