Lien vers les lectures du 2e dimanche de Carême
Dignité de l’aimé
La grandeur de l’être aimé nous est révélée. Toute la gloire de Jésus devient resplendissante, éblouissante à l’écoute de cette parole : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! »
Cette parole résonne dans la nuit sur la montagne, et l’homme trouve toute sa gloire. Chaque fois que le Fils entend cette parole résonner à son propos, voici qu’il se met à briller comme un astre dans la nuit.
La parole d’amour révèle la grandeur de l’homme qui attend de l’entendre. Dans cette parole, toute la loi et tous les prophètes sont exprimés dans toute leur gloire.
Cette parole d’amour fait chuter les apôtres. Elle les paralyse de peur, à tel point que Jésus doit les relever de leur crainte. Un aspect de cette gloire, une part de cet amour bouleversant nous échappe encore. Il nous faut encore voyager avec Jésus, lui seul avec nous, avant de saisir pleinement tout ce qu’une seule parole de vrai amour peut libérer de gloire et de lumière autour de nous. Comment nous sommes aimés de ce même amour et vêtu de cette même gloire, comme Jésus, avec Jésus.
Manifestons à nos frères et sœurs leur propre gloire par notre propre parole d’amour. Dieu lui-même achèvera alors en nous ce que nous commençons.
Père Bertrand Carron
Homélie du père Gabriel
Lorsque nous atteignons un sommet de notre existence, que faisons-nous ?
Lorsque la lumière est belle, que la route semble dégagée, que le cœur goûte une paix profonde — ne sommes-nous pas tentés de dire : « Restons ici » ?
L’Évangile nous montre Pierre saisi par la gloire du Christ transfiguré sur le mont Thabor. Devant Jésus resplendissant, en présence de Moïse et d’Élie, il balbutie :
« Seigneur, il est bon que nous soyons ici ; dressons trois tentes. »
Il voudrait suspendre le temps, fixer l’instant.
Pierre n’est pas ridicule. Il est profondément humain.
Qui n’a jamais désiré arrêter le cours des choses au moment où tout semblait accompli ? « O temps suspends ton vol, et vous heurs propices suspendez votre cours… »dit le poète.
Les couples qui vivent un printemps de bonheur aimeraient parfois figer ces jours lumineux.
Les artistes portés par l’inspiration voudraient demeurer dans cette fécondité brûlante.
Les sportifs rêveraient d’achever leur carrière au sommet de leur gloire.
Ces désirs ne sont pas mauvais. Il faut savoir rendre grâce pour les heures de plénitude. Elles sont des dons de Dieu. Elles sont des Thabor dans nos vies.
Mais le danger naît lorsque le sommet devient demeure.
Car la vie, créée par Dieu, est mouvement.
L’amour est croissance.
La foi est marche.
Bernard de Clairvaux l’exprimait avec sobriété :
« Qui non proficit, deficit » —
« Celui qui ne progresse pas régresse. »
Un amour qui ne se renouvelle pas s’étiole.
Une communauté qui ne se réforme pas s’endurcit.
Une société qui vit uniquement sur ses acquis finit par produire des déficits. Un état qui refuse de se réformer, régresse et creusera chaque jours davantage ses déficits.
S’arrêter, ce n’est jamais neutre. S’installer, c’est déjà décliner.
Voilà pourquoi Jésus ne permet pas à Pierre de rester au sommet du Thabor.
Il faut redescendre. Il faut reprendre la route.
La lumière entrevue n’est pas un refuge : elle est une promesse.
Ce n’est qu’après la Résurrection que Pierre comprendra pleinement ce qu’il a contemplé.
La montagne n’était pas le terme ; elle était préparation à Pâques.
Dieu agit ainsi depuis le commencement.
Il dit à Abraham : « Quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père. »
Quitte. Marche. Fais confiance.
La bénédiction est attachée au départ. La promesse accompagne le mouvement.
Peut-être est-ce pour cela que tant d’hommes et de femmes, aujourd’hui encore, se mettent en pèlerinage.
Ils prennent la route extérieure pour laisser Dieu ouvrir en eux une route intérieure.
Certains partent après un long discernement, pressentant qu’ils ont rendez-vous avec eux-mêmes — et avec Dieu — au détour du chemin.
D’autres partent par goût d’aventure.
Peu importe. L’essentiel est d’oser sortir.
Car ne jamais quitter ses sécurités finit par atrophier l’âme.
Ne jamais se laisser déplacer par l’autre —par d’ autre visage, d’autre culture — rend stériles même nos plus beaux dons.
Vouloir dresser une tente au Thabor, c’est risquer de manquer Pâques. Le matin de Pâques c’est la transfiguration des transfiguration. Ce matin, Jésus n’a pas retenu Marie Madeleine « ne me touche mais il lui a dit : va… » et elle a couru annoncer la bonne nouvelle aux apôtres, et depuis l’église à travers cette figure n’a jamais cesser d’avancer et même de courir… nous aussi nous devons entrer dans ce dynamisme qui est celui de la vie même.
Si cet appel biblique nous semble exigeant, c’est souvent parce que nous croyons plus à nos consolations présentes qu’à la promesse de Dieu.
Nous faisons davantage confiance au bonheur immédiat qu’à la résurrection annoncée.
Pourtant, les sommets que Dieu nous accorde ne sont pas des points d’arrêt ; ils sont des élans.
Ils ne sont pas des aboutissements, mais des appels.
L’enfant qui quitte la maison pour étudier.
L’amoureux qui quitte l’insouciance pour s’engager.
Le couple qui choisit de travailler son amour au lieu de vivre sur ses premiers émerveillements.
Le retraité invité à habiter autrement son temps.
Et jusqu’au dernier passage de la vie, qui est encore un départ.
Du commencement à l’ultime souffle, la loi spirituelle demeure :
celui qui n’avance pas recule.
Que l’Esprit Saint nous donne le courage de descendre de nos Thabor,
de quitter nos sécurités, de viser plus loin que nos réussites présentes.
Ne nous contentons pas d’une foi miniature, soigneusement taillée comme un bonsaï dans son petit pot : apparemment ordonnée, mais intérieurement limitée.
Laissons plutôt notre vie être plantée en pleine terre, exposée au vent de l’Esprit,
où les racines s’étendent autant que l’audace de notre marche.
Car Dieu ne nous appelle pas à conserver la lumière,
mais à la suivre et à la diffuser.
Père Gabriel Ferone
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