Lien vers les lectures du dimanche 29 mars
Savez-vous ce qu’est un archipel ?
Un archipel, ce sont des îles séparées les unes des autres.
De plus en plus de sociologues décrivent notre société ainsi : non plus comme un bloc uni, mais comme un ensemble de groupes qui coexistent sans toujours se rencontrer ni se comprendre. Nos repères communs s’affaiblissent, nos modes de vie divergent, et chacun peut être tenté de vivre dans son propre monde.
Quel lien avec ce dimanche des Rameaux ?
Jésus va vers sa Passion « afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11,52). Autrement dit, au cœur même de sa mort, il y a un désir : rassembler ce qui est dispersé.
Toute fragmentation d’une société qui s’émiette en communautés juxtaposées et presque étrangères les unes aux autres contredit le sens de la Passion du Christ et annule pour ainsi dire le don de l’unité liée à la Croix. Jésus par sa croix, nous dit Saint Paul, a brisé le mur de séparation qui existait entre les juifs et les païens. Mais aujourd’hui de nouveaux murs se dressent !
Si l’on ne fréquente plus l’autre au point d’ignorer comment il vit, alors le désir du Christ de rassembler sera mis en échec de façon dramatique.
– La deuxième raison qui nous pousse à dénoncer et combattre, car il faut la combattre, l’archipélisation de notre pays tourne autour de la question de la vérité. Pourquoi Jésus est-il mis à mort ? Parce qu’il dit la vérité sur l’homme, et que cette vérité dérange les groupes religieux qui ne veulent pas l’entendre, dérange les révolutionnaires comme Judas qui lui préfèrent l’action armée et qui rêve du grand soir, dérange Hérode qui veut des miracles et non le vrai, dérange Pilate qui craint le désordre… Alors les grands prêtres préfèrent mentir et accuser Jésus de blasphème plutôt que d’accueillir sa vérité. Alors Judas déçu du message de paix du Christ préfère le livrer.
Alors Hérode traite par le mépris ce prophète qui ne veut pas faire le magicien. Alors Pilate choisit la compromission, on dirait aujourd’hui le clientélisme, pour ne pas avoir d’ennuis, et trouve l’habile stratagème de Barabbas pour se défausser de sa responsabilité et se laver les mains. L’innocent est condamné et le fiché S de l’époque est libéré.
Ainsi en est-il encore aujourd’hui. Chaque groupe ne reçoit que ce qu’il a envie d’entendre. Pire encore, il se fabrique sa vérité en fonction du bien qu’elle lui procure et du renforcement qu’elle donne à ses croyances. Il n’y a plus guère de monde commun, mais un archipel de mondes qui s’ignorent et ne s’affrontent même plus : Les réseaux sociaux amplifiant ce phénomène, chacun vivant dans sa bulle. En analysant la composition sociologique d’une population, on peut quasiment prédire aujourd’hui sans se tromper comment les gens vont voter, sans beaucoup d’erreur…et c’est tragique.
Ce faisant, chacun évite le débat avec l’autre, la confrontation avec ses idées. Or il n’y a pas de démocratie sans débat d’idées, sans conflits d’interprétations. Le bien commun est complètement mis de côté.
Tout se passe comme si la question de la vérité n’intéressait plus nos concitoyens, à l’image de Pilate désabusé : « qu’est-ce que la vérité ? » (Jn 18,38). Pilate était un païen, comme beaucoup de ses contemporains ne croyant plus en ces dieux, un cynique. Il vivait déjà ce que l’on appelle aujourd’hui la post vérité. Voilà la définition qu’en donne le dictionnaire: « circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ». La démocratie est donc entrée dans l’ère de la post-vérité et notre pays en est malade.
Chaque îlot de l’archipel bricole sa vérité pour conforter ses croyances magique.
Que faire pour conjurer ces forces de fragmentation sociale ?
Jésus dans sa Passion entre résolument en conflit avec les fausses interprétations de Dieu qui sont dominantes autour de lui. Il aurait pu rester tranquillement en Galilée et développer à l’écart une secte évitant d’avoir des problèmes avec les autres sectes juives, les Romains et les autres. Or il prend avec courage le chemin de Jérusalem. Ses disciples lui reprochent ce suicide politique : « Rabbi, tout récemment encore les Juifs cherchaient à te lapider ; et tu veux retourner là-bas ? » (Jn 11,8).
C’est donc en assumant publiquement le conflit, sans haine ni violence – au contraire en pratiquant l’amour de ses ennemis – que le Christ va mettre la question de la vérité au centre de la possibilité du vivre ensemble. « Je suis né pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18,37). Si nous abandonnons cette question de la vérité, en la renvoyant au subjectivisme et au relativisme ambiant, nous deviendrons complices de l’archipélisation de notre pays.
Prenons donc garde à ne pas contredire les rameaux que nous rapportons chez nous pour les mettre au-dessus de nos crucifix. Tout ce qui alimente l’atomisation de la société reproduit et amplifie la Passion du Christ. Toutes les pratiques de l’entre-soi, tout ce qui fragmente l’appartenance à un monde commun devient un péché contre la mort du Christ, bien plus grave que de manquer la messe ou ne pas jeûner le vendredi.
Le refus de cet éclatement social passe par le courage et la passion pour la vérité. Une vérité qui se joue dans le débat contradictoire, dans les argumentations rigoureuses, dans la recherche du consensus. Si nous ne laissons pas l’Esprit du Christ insuffler en nous son courage pour dénoncer les mensonges actuels, la fragmentation sociale continuera .
Or le conflit de la Passion ouvre la possibilité de l’unité au-dessus des parties en présence. Alors qu’il aurait pu prospérer dans son coin sur le succès des Rameaux lors de l’entrée à Jérusalem, Jésus a choisi de porter le conflit au cœur du Temple, au cœur du pouvoir romain et des collaborateurs de l’occupant. Sans ce conflit ouvert, pas de manifestation de la vérité, pas de communion possible entre tous.
La Passion du Christ que nous célébrons en ce dimanche des Rameaux nous avertit : rendre témoignage à la vérité (le Christ en personne) est plus important que de vivre dans une fausse paix pendant que le monde s’écroule.
Père Gabriel Ferone
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