Lien vers les lectures du dimanche 8 mars
Dans ce passage de l’Évangile, nous pensons bien sûr à la Samaritaine. Nous pensons à Jésus.
Mais il y a un troisième personnage. Discret, presque invisible.
La cruche.
Elle est là, au milieu de la scène. Personne ne la regarde. Personne n’y prête attention. Et pourtant…elle est essentielle.
Cette cruche avec laquelle la femme est venue puiser de l’eau au puits à un message à nous dire ! Car l’Évangile nous dit :« La femme laissa sa cruche et s’en alla dans la ville… » (Jn 4,28)
Ce détail n’est pas anodin.
Saint Augustin écrit : « La femme laissa sa cruche. Que signifie cette cruche ? Elle était venue pour puiser de l’eau ; ayant trouvé le Christ, elle n’avait plus besoin de la cruche. La cruche représente le désir terrestre. Elle abandonne son désir pour annoncer la vérité. »
La cruche, si nous comprenons bien, ce sont nos désirs terrestres. Nos quêtes répétées dans le vide… Nos allers-retours vers des sources qui ne désaltèrent pas.
La Samaritaine venait puiser de l’eau. Elle venait remplir sa cruche.
Mais au puits, elle trouve Quelqu’un.
Et alors…la cruche tombe de ses mains. Désormais, elle laisse tomber cette vaine course aux illusions.
Son vrai désir, elle le connaît maintenant : « Seigneur, donne-moi de cette eau. » Elle n’est plus un objet. Plus un vase collecteur de fausses amours. Elle renaît à elle-même.
C’est comme un baptême sans eau. La source vive n’est plus au fond d’un puits. Elle est en elle. Elle adore désormais « en esprit et en vérité ». Car elle a rencontré celui seul qui peut étancher sa soif d’amour.
Et aussitôt, elle devient missionnaire.
Saint Jean Chrysostome commente ainsi : « Ce que firent les apôtres, la Samaritaine l’a fait aussi, avec plus d’empressement encore. Car les apôtres n’ont planté là leurs filets qu’à l’appel du Maître, alors qu’elle a planté là sa cruche spontanément, sans avoir reçu d’ordre du Christ.
Et la voilà qui remplit l’office des apôtres avec une joie qui lui donne des ailes.
Ce n’est pas une ou deux personnes qu’elle amène au Christ, comme André ou Philippe : c’est toute la ville qu’elle remue, toute la population qu’elle amène au Christ. »
Elle oublie sa soif matérielle. Elle oublie pourquoi elle était venue. Elle court annoncer Celui qu’elle a rencontré.
La cruche est abandonnée. Et un cœur devient source.
Mais s’il y a une cruche… il y a un Potier.
Et cela ouvre une autre dimension.
Car la cruche n’est pas seulement ce que nous portons. Elle est aussi ce que nous sommes. Nous-mêmes sommes cette cruche.
Dans l’Écriture, Dieu est comparé à un potier.
Le prophète Jérémie compare Dieu à un potier qui façonne l’homme avec de la terre.
Dieu, dans la génèse fait de même, il prend la poussière de la terre et façonne l’homme en lui donnant son Esprit.
Nous sommes l’argile. Dieu est le Potier.
C’est ainsi qu’il a façonné le premier homme à son image et à sa ressemblance, fait pour recevoir sa vie divine. Un vase capable de contenir l’eau vive. Le mot « capable » vient du latin capabilis, qui signifie « qui peut contenir, qui peut recevoir ».Et en ce sens l’homme est capable de Dieu.
Mais le vase s’est fissuré. Le péché des origines l’a brisé. La ressemblance divine a été abîmée.
Le cœur de l’homme est devenu un vase fissuré de toutes parts, incapable de retenir l’eau de la grâce. Il a perdu sa capacité à être un vase porteur de Dieu.
Mais si le vase est comme brisé, le Potier ne l’abandonne pas. Il vient. Il vient mais pas seulement pour pardonner ou encourager, Il vient au plein midi de l’histoire, sur la route des hommes, partager la même soif que lui, pour le remodeler. Il vient reformer le vase, c’est la raison de la venue du Christ en ce monde, il vient pour une recréation, redonner à l’homme sa capacité à accueillir la vie divine.
Et il le fait par les sacrements. (Ces sacrements que vont recevoir bientôt ces catéchumènes qui sont ici. )
Le baptême.
La confirmation.
L’eucharistie.
Trois moments.
Un seul mystère. Ce sont les sacrements dits initiatique, mais qui à la base sont un même sacrement.
Par le Baptême, le vase brisé est reformé.
Nous passons de la mort à la vie.
Le Potier redonne au vase sa forme naturelle. Il peut à nouveau contenir la vie de Dieu.
Mais un vase façonné doit encore être achevé !
Par la Chrismation — le vrai nom de la Confirmation — nous sommes « christifiés ». Le feu de l’Esprit Saint vient imprimer en nous la ressemblance du Christ. Comme un vase placé dans le four reçoit sa solidité et sa beauté, l’âme reçoit la marque du Christ. Être chrétien, c’est lui ressembler.
Ce vase n’est pas un vase ordinaire.
Il devient une céramique décorée, peinte délicatement, précieuse.
Mais le vase reste fragile. Il peut se fissurer. Se dessécher. Perdre son éclat. Perdre peu à peu la ressemblance, comme une peinture qui s’efface avec le temps. Et à la fin se briser.
Alors vient l’Eucharistie.
Non pas seulement une nourriture extérieure. Mais l’énergie divine. La vie même de Dieu.
Ce qui maintient le vase sans fissure. Solide. Un chrétien coupé volontairement de l’eucharistie finit par laisser mourir de soif son âme, son amour et sa foi en lui finit par s’éteindre et disparaître.
La véritable cruche, frères et sœurs, c’est notre âme.
Façonnée par le Potier divin. Faite pour contenir l’eau vive de la grâce. Mais pour devenir ce vase nouveau,
il faut abandonner l’ancienne cruche. Chacun de nous vient au puits avec quelque chose dans les mains.
Nos attachements. Nos faux désirs. Oui, nous avons tous été un peu « cruches ».
Cherchant à remplir notre cœur à des sources qui ne pouvaient nous combler.
Le Carême est ce moment où le Christ nous dit : « Donne-moi à boire. »
Et lorsque nous le rencontrons vraiment, quelque chose tombe de nos mains.
Alors la question est simple.
Quelle cruche devons-nous laisser aujourd’hui ?
Quelle vieille manière de chercher la vie devons-nous déposer près du puits ?
Car le Christ ne veut pas seulement remplir nos vases. Il veut faire de nous des vases nouveaux. Façonnés par le Potier divin. Élargis par le désir vrai. Remplis d’eau vive. Et capables, à notre tour, de conduire tout un peuple vers Lui.
Le proverbe dit : « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se rompt. »
Dans la sagesse populaire, cela signifie : à force d’exposer quelque chose à l’usure, il finit par se briser. À force de répéter une imprudence, on en subit les conséquences.
Appliqué à la Samaritaine, cela prend un relief particulier. Elle allait sans cesse au puits. Jour après jour. Cruche après cruche. Et plus profondément : illusion après illusion. Mari après mari.
Tant va la cruche à l’eau…
Dans le monde, la cruche finit par se rompre. Brisée par le péché.
Mais dans l’Évangile, il y a un renversement magnifique. La cruche est abandonnée avant de se rompre. Elle ne se brise pas sous le poids de l’usure. Elle tombe des mains parce que le cœur a trouvé mieux.
On pourrait presque dire : Tant va l’âme aux sources trompeuses qu’elle finit par se briser…
Mais si elle rencontre la vraie Source, elle n’a plus besoin de revenir au puits.
Oui, à force d’aller à l’eau du monde, le vase se fissure.
Oui, nos désirs mal orientés nous fragilisent et finissent parfois par nous détruire.
Mais le Christ ne jette pas le vase brisé. Il est le Potier. Il reforme l’argile.
Tant va la cruche à l’eau qu’elle finit par se rompre.
Mais quand l’âme rencontre le Christ, elle cesse d’aller au puits.
Et elle devient elle-même : source d’eau vive pour le monde..
Père Gabriel Ferone
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