Lien vers les lectures du dimanche 18 janvier
Baptême impossible
Même en cherchant bien, dans l’Evangile selon saint Jean, nous sommes obligés de constater un fait étrange :
Dans cet Evangile, Jésus ne reçoit pas le baptême de Jean. Pas de baptême de Jésus dans l’Evangile de Jean, mais une déclaration : l’Esprit de Dieu repose sur Jésus. Cet Esprit, devenu visible, le désigne comme « agneau de Dieu » et « Fils de Dieu ».
L’Esprit reposant sur Jésus le rend inconnaissable.
Agneau de Dieu, car il sera immolé à la même heure que les agneaux de la Pâques. Offert en sacrifice pour nous éviter le châtiment de péché du monde.
Fils de Dieu, car il ouvre à tous la promesse faite à Israël. Sinon, on ne peut comprendre la première lecture, qui ne s’adresse qu’à Israël.
Désormais, nul ne peut connaître Jésus : par l’Esprit il nous échappe. Il en est de même de tout humain guidé par l’Esprit. Nous le voyons passer, mais nous ne savons ni d’où il vient, ni où il va.
Désormais, avec Jésus, dans le dynamisme de l’Esprit – reçu à notre propre baptême, il faut nous redécouvrir, chacun, chacune et les uns les autres inconnaissables désormais.
Pas de baptême de Jésus par Jean dans cet Evangile, car le vrai baptême que Jésus désire est celui de la croix. Là il devient totalement fils de l’homme et Fils de Dieu. Toute l’humanité se donne à découvrir dans ce mystère de mort offerte et de victoire de la vie. C’est ainsi désormais que nous regardons nos frères : mystérieux et sauvés.
Père Bertrand Carron
Narcisse
Dans l’Évangile que nous venons d’entendre, une chose frappe immédiatement : personne ne se regarde lui-même.
Jean-Baptiste ne parle pas de lui. Il désigne un autre :
« Voici l’Agneau de Dieu. »
Et Jésus, lui non plus, ne se contemple pas. Toute sa vie est orientée vers le Père : Jean est tourné vers le Christ. Le Christ est tourné vers le Père qui se contemple en lui comme dans un miroir, mais un miroir ouvert sur l’infini. Et c’est ainsi que la vie circule.
Cette dynamique nous révèle en creux le grand danger spirituel de notre temps : le repli narcissique, cette tentation de rester au centre, de se regarder soi-même, de n’aimer que ce qui me ressemble. Une vie peu à peu atrophiée !
L’humanité a toujours pressenti ce danger, et elle l’a raconté à travers des histoires fortes, intemporelle.
Comme l’histoire de Blanche-Neige ou le mythe de Narcisse.
Dans Blanche neige, la reine interroge chaque jour le miroir : « Suis-je la plus belle ? » Lorsque le miroir désigne une autre, elle veut immédiatement la tuer . L’autre devient une menace.
Dans la mythologie grecque, Narcisse se penche sur une eau calme et tombe amoureux de son propre reflet. Cette image ne le contredit pas, ne le dérange pas. Fasciné par lui-même, il s’y enferme… jusqu’à mourir.
Ces mythes sont d’une grande actualité. Notre société est devenue un immense miroir : réseaux sociaux, culture de l’image, mise en avant permanente de soi. Culture du selfie… L’amour véritable, qui suppose l’ouverture à l’autre comme différent, est remplacé par une fascination pour ce qui me ressemble, ce qui me renvoie à moi-même. Ce qui dit à travers les algorithmes ce que je pense déjà.
Cette logique n’est pas nouvelle. Elle est au cœur de la tentation originelle :
« Vous serez comme des dieux » (Gn 3,5).
Être comme Dieu, c’est se mettre au centre, décider seul du bien et du mal, refuser toute dépendance.
Aujourd’hui, ce péché prend des formes modernes : à travers un individualisme radical, un narcissisme affectif qui est comme un refus de devenir adulte, le refus de toute altérité et donc de toute fécondité véritable.
La psychologie relationnelle le montre :
Quand l’autre est perçu comme un double de moi-même, toute différence devient une menace, et la relation devient extrêmement fragile et parfois violente. Ce n’est pas un hasard si dans certaines tendances actuelles du féminisme l’homme n’est plus pensé comme un autre à rencontrer, mais comme un ennemi structurel.
Lorsque la différence homme-femme n’est plus vue comme une possibilité de communion, mais uniquement comme un rapport de pouvoir, toute relation devient suspecte par principe.
Théologiquement, c’est une impasse :
car Dieu ne sauve pas l’homme contre la femme,
ni la femme contre l’homme,
mais l’un avec l’autre,
dans une alliance fondée sur la différence réconciliée.
Et c’est précisément ce que révèle le baptême du Christ.
Au Jourdain, quelque chose de décisif se produit :
le ciel, fermé depuis le péché, s’ouvre à nouveau. L’humanité n’est plus enfermé dans un monde clos. Dieu, l’homme et la femme sont à nouveau réconciliés!
Là où l’homme voulait se regarder comme un dieu,
Dieu se donne à voir comme Père.
Là où le péché avait enfermé l’humanité sur elle-même,
le Christ ouvre le ciel.
Le Dieu biblique tel qu’il est révélé au moment du baptême du Christ n’est pas un individu condamné à la solitude.
Il est Trinité : relation, don, altérité.
Le Père n’est pas le Fils.
Le Fils n’est pas l’Esprit.
Et pourtant, ils sont un dans l’amour.
Refuser l’altérité, ce n’est donc pas seulement un problème psychologique ou social : c’est une rupture théologique.
Face à cette logique du miroir, le Christ est l’anti-Narcisse absolu.
Le Fils est l’Image vivante du Père,
mais il ne se regarde jamais.
Il se reçoit du Père
et se donne entièrement.
« Je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. »
Et Jean-Baptiste fait la même chose :
« Il faut qu’il grandisse et que moi je diminue. »
Voilà le chemin chrétien : se décentrer pour vivre.
Frères et sœurs,
Mon petit miroir Narcissique ne montre que moi-même.
Le ciel ouvert révèle Dieu,
les autres,
et l’horizon infini de la vie.
Sortir du miroir, c’est :
-
passer de l’amour de soi à l’accueil de l’autre,
-
recevoir la différence comme un don,
-
accepter que la vie vienne d’ailleurs que de moi.
Le mythe de Narcisse nous avertit :
celui qui s’aime au point de refuser l’autre
finit par se perdre,
se noyer dans sa propre image,
et mourir dans la solitude.
L’Évangile nous promet l’inverse :
celui qui se donne reçoit la Vie,
et reçoit des frères et des sœurs à aimer.
Demandons aujourd’hui la grâce
de quitter nos miroirs,
d’éteindre nos écrans,
pour lever les yeux vers le Christ, miroir éternelle du Père!
Alors notre vie deviendra un don fécond, et non un reflet stérile végétant dans les eaux stagnantes du monde.
Père Gabriel Ferone
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Bertrand, j’entends » Offert en sacrifice pour nous éviter le châtiment de péché du monde « . Cela sone à mes oreilles comme une tractation de marchands de tapis… Je crois pourtant que Jésus est venu au monde pour nous annoncer que l’amour de Dieu pour l’humanité n’est ni à vendre ni à acheter, mais qu’il nous est donné gratuitement, en premier ; à nous, ensuite, de faire avec. Pour moi, le message est clair : arrêter vos sacrifices, ce n’est plus à l’ordre du jour depuis deux millénaires (les marchants du temple ont définitivement été chassés).
Je suis toujours choqué par un langage commercial comme : rachat, racheter, payer. De même, me choquent les appel répétés à Jésus (ou à Dieu) de « venir » alors qu’il est déjà là, avec nous, « jusqu’à la fin des temps ».
Je ne comprends pas ces formulations dignes de l’antiquité pré-chrétienne.