« Ils ont lavé leurs robes dans le sang de l’Agneau » (Ap 7, 14)
En ce jour de Toussaint, l’Apocalypse nous montre une foule immense, venue de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue. Ils se tiennent devant le trône de Dieu, revêtus de robes blanches. Et l’un des anciens demande à Jean : « Ceux-là, qui sont-ils, et d’où viennent-ils ? » La réponse est étonnante : « Ce sont ceux qui viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de l’Agneau » (Ap 7, 14).
Comment le sang, qui tache, pourrait-il blanchir ? Cette image, d’abord paradoxale, était immédiatement compréhensible pour les premiers chrétiens : elle renvoyait au baptême. En descendant dans l’eau, le catéchumène était uni à la mort et à la résurrection du Christ ; en remontant du bain, il recevait une tunique blanche, signe de la vie nouvelle. Le blanc exprime la victoire de la lumière sur les ténèbres, de la grâce sur le péché, de la vie sur la mort. Cette lumière, le pape Léon XIV a proposée de la contempler lors de la veillée avec les jeunes au Stade de France, à travers deux reliques : la Sainte Tunique d’Argenteuil et une grande croix. La tunique d’Argenteuil est, selon la tradition, le vêtement sans couture porté par le Christ lors de sa Passion et que des soldats romains ont joués au dés ; la croix quand à elle évoque l’instrument de son supplice.
Voilà ce qu’à dit le Saint Père : « regardons les deux reliques que nous avons devant les yeux : la tunique et la croix. L’une a été enlevée au Christ ; l’autre, lui a été donnée. En ce sens, elles sont toutes deux des signes de sa passion : Jésus est dépouillé de sa tunique pour nous revêtir de la robe blanche, lavée « dans le sang de l’Agneau » (Ap 7, 14). C’est ainsi que la croix, instrument de mort, devient signe d’espérance. Toutes deux, la tunique et la croix, nous représentent, nous l’Église qui naît de la vie de Dieu donnée au monde. »
Mais pour saisir toute la force de cette formule johannique, « lavé dans le sang du Christ », il faut réentendre le mot « sang » avec les oreilles de la première Alliance. Dans la Torah, le sang n’est pas un simple fluide corporel : « La vie de toute chair, c’est son sang » dit le Lévitique (Lv 17, 14). Le sang porte la force vitale donnée par le Créateur ; il appartient à Dieu, seul maître de la vie. C’est pourquoi l’être humain n’en dispose pas librement, et pourquoi la tradition juive interdit de consommer le sang. Voilà pourquoi les juifs ne mangent pas de boudin !
L’interdit de manger le sang d’un animal repose sur une vision théologique du monde, de la Création, et non pas sur des règles d’hygiène. Il faut un abattage rituel pour garantir qu’une bête ne comporte plus de sang. Pour qu’une viande soit casher, l’animal doit être vidé de son sang par un égorgement précis. Plus tard, les musulmans régresseront à cette conception ritualiste en recourant eux aussi à l’abattage rituel : pour que la viande soit halal, elle doit être égorgée vivante (dommage pour le bien-être animal !) en prononçant la formule Bismillah qui veut dire au nom d’Allah.
Donc, pas de boudin non plus pour les musulmans !
Une autre conséquence est le refus par les Témoins de Jéhovah de toute transfusion sanguine, selon le principe : le sang appartient à Dieu seul.
Cette conception du sang comme porteur de la vie n’est pas propre à la Bible. Chez les Aztèques, le sang était appelé « eau précieuse » : il était considéré comme le véhicule d’une force vitale liée à la chaleur du soleil et à l’énergie qui fait croître et vivre les êtres. Offrir son sang, par de petites incisions rituelles, ou offrir celui d’une victime, était compris comme un acte de réciprocité envers les dieux : les hommes rendaient ainsi une part de la vie reçue d’eux et participaient au maintien de l’ordre cosmique, notamment au mouvement du soleil.
Dans cette vision, le sang ne purifiait pas intérieurement la personne : il nourrissait les divinités qui étaient de sorte de vampires. Le fameux calendrier Aztèque, que tous les touristes achètent, représente le dieu soleil aspirant de sa langue le sang humain et tenant dans ses griffes des cœurs humains sacrifiés.
La différence avec la révélation biblique est donc profonde. Pour les Aztèques, l’homme donne son sang pour soutenir les dieux et garantir la marche du monde ; dans la Bible, au contraire, c’est Dieu qui donne la vie. Dans le Nouveau Testament, ce n’est plus l’homme qui nourrit Dieu de son sang : c’est le Fils de Dieu qui donne son sang pour racheter les hommes. Le sacrifice n’est plus une dette que l’homme paie aux dieux, mais l’amour du Christ qui se donne pour nous. On comprends que les indiens se soient convertis massivement au christianisme sans qu’on les y force !
Le sang a, dans la Bible, une seconde signification : celle du rachat. Lorsqu’une vie était prise, une réparation était exigée : on parlait du « prix du sang ». L’Apocalypse applique ce langage au Christ : « Tu fus immolé, et tu rachetas pour Dieu, par ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation » (Ap 5, 9).
Blanchir sa robe dans le sang du Christ, c’est donc être libéré d’une dette que nous ne pouvions pas payer nous-mêmes. La mort du Christ est le prix de notre rachat : non pas une somme d’argent, mais le don total d’une vie. Judas, lui, avait choisi l’argent ; il jeta ses trente deniers, avec lesquels fut acheté « le champ du sang » (Mt 27, 8). À l’inverse, le Christ fait de sa vie et de son sang le prix qui nous rend à notre dignité d’enfants de Dieu.
Dans le Lévitique qui décrit les sacrifices de l’ancienne alliance le sang des victimes était aspergé sur l’autel pour effacer la faute. Dans l’Apocalypse, Jean ira plus loin : le sang de l’Agneau n’est plus appliqué de l’extérieur ; il pénètre la robe, c’est-à-dire la vie même du croyant. Il transforme la tache du péché en lumière de résurrection.
Enfin Jean ira encore plus loin en parlant du sang de Jésus comme d’une vraie boisson : « En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson » (Jn 6,55). Ce qui inconcevable pour un juif (« J’ai dit aux fils d’Israël : “Nul d’entre vous ne consommera du sang ” » Lv 17,12) ! On imagine l’effarement des apôtres en écoutant ces paroles de Jésus !
Si nous sommes chrétien c’est le sang même du Christ, spirituellement, qui coule dans nos veines. Ce sang sacramentel pénètre notre existence en profondeur lorsque nous sommes en communion intime avec le Christ et que nous vivions dans sa grâce. …
Voyez le renversement prodigieux opérant sous nos yeux : sur l’autel du Temple de Jérusalem le sang de l’expiation couvrait la faute du peuple. Mais sur l’autel où est immolé l’agneau pascal, c’est à dire le Christ, le sang ne se contente plus de couvrir ou de protéger de l’extérieur : il purifie l’intérieur. Il pénètre la fibre même de notre vêtement spirituel. C’est bien ce que le prophète Isaïe avait annoncé : « Si vos péchés sont comme l’écarlate, ils deviendront aussi blancs que neige. S’ils sont rouges comme le vermillon, ils deviendront comme de la laine »…
Remarquons enfin la grammaire du texte. L’ange ne dit pas : « Le Christ a lavé leurs robes. » Il dit : « Ils ont lavé leurs robes. » Voilà le mystère de notre liberté. Le salut est un don gratuit, offert une fois pour toutes dans la Passion de l’Agneau. Rien de ce que nous faisons ne peut acheter ce sang précieux. Et pourtant, ce don demande d’être accueilli.
Laver sa robe, c’est l’acte quotidien du croyant. C’est venir au sacrement de Réconciliation, reconnaître les taches de nos compromissions, plonger nos blessures et nos échecs dans la miséricorde du Christ. C’est accepter d’être pardonné. Il y a parfois en nous un orgueil subtil qui préfère garder ses souillures plutôt que de se laisser laver par un Autre, comme Pierre refusant d’abord que Jésus lui lave les pieds. Blanchir sa robe, c’est dire avec humilité : « Seigneur, seul ton amour donné jusqu’au bout peut réparer ce que j’ai brisé. »
La « foule immense » que nous fêtons aujourd’hui n’est pas faite de héros impeccables. Le texte précise qu’ils viennent de « la grande épreuve ». Ce sont des hommes et des femmes comme nous, qui ont traversé le deuil, la tentation, le doute, la souffrance, parfois la persécution. Ce qui fait la blancheur de leur robe, ce n’est pas une perfection originelle : c’est le fait qu’ils n’ont pas quitté le Christ au milieu de l’épreuve, et qu’ils ont laissé son amour les restaurer.
Nous sommes de leur lignée spirituelle. La Toussaint est une fête de famille : celle de tous les baptisés qui, de génération en génération, ont reçu la vie divine et ont tenté, chacun à sa manière, de la faire fructifier. Les saints ne nous montrent pas une humanité différente de la nôtre ; ils nous montrent ce que la grâce peut faire d’une humanité pardonnée.
Que cette Eucharistie soit pour chacun de nous l’occasion de déposer au pied de l’autel tout ce qui ternit notre joie et alourdit notre conscience. N’ayons pas peur de la miséricorde. Laissons l’Agneau de Dieu blanchir ce qui est obscur en nous, afin que, revêtus de la joie de sa résurrection, nous marchions dans le monde comme des témoins de sa lumière, c’est à dire comme des saints.
Père Gabriel Ferone
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