L’Évangile de ce dimanche nous présente une parabole qui nous dérange : celle des ouvriers envoyés à la vigne. Certains commencent au lever du jour, d’autres à neuf heures, à midi, à trois heures, et même à cinq heures, alors qu’il ne reste presque plus de temps pour travailler. Pourtant, le soir venu, le maître donne à tous le même salaire.
Les premiers arrivés protestent : « Ces derniers venus n’ont travaillé qu’une heure, et tu les traites comme nous ! » Leur réaction nous paraît spontanée. Elle ressemble à la nôtre lorsque nous avons le sentiment d’avoir davantage travaillé, davantage peiné, davantage mérité que les autres.
Et pourtant, Jésus conclut :
« Les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »
Cette parole n’est pas une leçon d’économie salariale. Jésus ne nous explique pas comment administrer une entreprise. Il nous révèle la logique du Royaume de Dieu : une logique qui ne supprime pas la justice, mais qui la dépasse par la grâce.
Dans les Évangiles, cette formule apparaît sous plusieurs formes, dans quatre contextes différents : une fois dans un discours sur la fin des temps, une autre fois lors de l’appel des Douze, une autre fois en s’adressant à Pierre seul, et enfin dans cette parabole des ouvriers de la dernière heure.
Tantôt Jésus dit : « Les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. » Tantôt : « Beaucoup de premiers seront derniers, et beaucoup de derniers seront premiers. » Et : « Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »
Mais le fond demeure le même : Dieu ne regarde pas les personnes comme nous les regardons.
Nous jugeons selon la réussite, la réputation, l’ancienneté, la richesse, la puissance, le diplôme, la place occupée dans la société ou même la place occupée dans l’Église. Dieu, lui, regarde le cœur, la vérité de la vie, la capacité d’aimer et de servir.
Marie l’avait déjà chanté dans le Magnificat :
« Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. »
Jésus en fera un véritable fil rouge de son enseignement.
Il demande de ne pas rechercher les premières places. Il raconte l’histoire du fils prodigue accueilli avec joie, alors que son frère aîné, pourtant fidèle, reste enfermé dans le ressentiment. Il donne le même salaire aux ouvriers de la dernière heure. Il fait du Samaritain méprisé le véritable observateur de la Loi. Il montre qu’une femme considérée comme pécheresse peut aimer davantage qu’un homme respectable. Il accueille Zachée, le riche publicain, et lui rend sa dignité. Il promet le paradis au malfaiteur crucifié à ses côtés.
Et finalement, c’est Jésus lui-même qui accomplit le renversement ultime. Lui qui est le Fils de Dieu est abaissé au dernier rang, rejeté, condamné et crucifié. Mais le Crucifié devient le Ressuscité, le dernier devient le Premier-né d’entre les morts.
« La pierre rejetée par les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle. C’est là l’œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux. »
Mais que représente donc ce denier, ce salaire unique remis à tous, quelle que soit la durée du travail ?
Le pape Benoît XVI, méditant cet Évangile, expliquait :
« Il est clair que cette pièce d’argent représente la vie éternelle, don que Dieu réserve à tous. Et ceux qui sont considérés les “derniers”, s’ils l’acceptent, deviennent même les “premiers”, alors que les “premiers” peuvent risquer de devenir les “derniers”. »
La vie éternelle est la même pour tous, car ce qui est éternel ne dure ni plus longtemps pour l’un ni moins longtemps pour l’autre ; ce qui n’a pas de fin n’en aura ni pour moi ni pour toi. Chacun vivra également sans fin, tout en possédant sa propre gloire : car la pièce d’argent, c’est la vie éternelle !
Cela ne signifie pas qu’il n’y aura aucune différence entre les saints. La tradition enseigne que si le denier — la vie éternelle — est identique pour tous, les « demeures » diffèrent selon la charité vécue, selon la capacité de chacun à aimer Dieu et les frères.
Saint Augustin, commentant la parole de Jésus dans l’Évangile de Jean — « Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures » —, explique cette belle harmonie :
Ce denier représente la vie éternelle, où personne ne vit plus longtemps qu’un autre, puisque la mesure de la vie étant l’éternité, se trouve être la même pour tous. Mais la diversité des demeures indique, dans une même vie éternelle, la diversité des mérites et des récompenses. »
Et il poursuit par une image tirée de saint Paul :
« Autre est la gloire du soleil, autre est la gloire de la lune ; autre est celle des étoiles ; telle étoile diffère de telle autre par son éclat. Ainsi en sera-t-il de la résurrection des morts. Comme les étoiles dans le ciel, les saints occuperont dans le royaume de Dieu des demeures différentes par le nombre et l’éclat. Mais comme le même denier est donné à tous, aucun ne sera exclu et ainsi Dieu sera tout en tous. »
Les ouvriers de la première heure ne sont pas lésés. Ils reçoivent exactement ce qui leur avait été promis. Le maître ne leur retire rien. Leur problème n’est pas l’injustice du maître, mais leur incapacité à se réjouir de la bonté faite aux autres.
Le maître leur demande : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? »
C’est une question qui nous est adressée. Nous pouvons être reconnaissants pour ce que Dieu nous donne, mais avoir du mal à accepter qu’il donne aussi largement aux autres.
Nous pouvons nous dire :
« Moi, je suis chrétien depuis toujours. »
« Moi, je me suis engagé depuis longtemps. »
« Moi, j’ai fait des sacrifices. »
« Moi, j’ai respecté les commandements. »
« Moi, j’ai porté l’Église lorsque d’autres étaient absents. »
Tout cela peut être vrai. Mais la foi ne nous donne aucun droit de propriété sur la grâce. Nous ne sommes pas les propriétaires de la vigne. Nous sommes des ouvriers, appelés à travailler avec le maître.
Le premier danger serait donc de mépriser les derniers : ceux qui arrivent tard, ceux qui ont mal commencé, ceux qui reviennent après des années d’éloignement, ceux dont la vie est compliquée, ceux qui ne connaissent pas encore le Christ.
Le second danger serait de nous croire automatiquement sauvés parce que nous sommes les premiers : les premiers à avoir été baptisés, les premiers à connaître la foi, les premiers à appartenir à une communauté.
L’ancienneté dans l’Église ne remplace pas la conversion du cœur.
Il ne faut toutefois pas transformer l’Évangile en slogan simpliste. Jésus ne dit pas que tous les pauvres sont automatiquement bons, ni que tous les riches sont automatiquement mauvais. Il ne dit pas que les faibles ont toujours raison, ni que les puissants ont toujours tort.
La pauvreté peut être une souffrance injustement subie. Mais elle ne sanctifie pas mécaniquement. Le mal peut atteindre toutes les classes sociales. La misère peut engendrer la violence, la jalousie, la dureté ou l’exploitation des plus faibles par d’autres faibles. Car pauvreté ne vaut pas canonisation : les Thénardier des Misérables de Victor Hugo incarnent ce paradoxe de la misère qui exploite la misère, de la déchéance qui crée de la déchéance. Les exploités ne sont pas automatiquement des saints, loin s’en faut.
De même, une position élevée ne condamne pas nécessairement celui qui l’occupe. La richesse, l’intelligence, l’autorité ou la responsabilité peuvent devenir des chemins de sainteté lorsqu’elles sont mises au service des autres.
L’Évangile ne nous demande donc pas de remplacer une injustice par une autre. Il nous demande de changer notre regard.
Le puissant doit apprendre à servir comme un humble serviteur. Le pauvre doit être reconnu comme un frère, jamais comme un objet de pitié ou comme une personne sans valeur. Le riche doit comprendre que ses biens sont une responsabilité. Celui qui est méprisé doit savoir qu’il a une place unique dans le cœur de Dieu.
La vraie question n’est pas : « Suis-je parmi les premiers ou parmi les derniers ? »
La vraie question est : « Que fais-je de la place qui est la mienne ? Est-ce que je l’utilise pour dominer, ou pour servir ? Est-ce que je m’en sers pour me mettre au-dessus des autres, ou pour les relever ? »
Permettez-moi de terminer par une anecdote célèbre, qui illustre à sa manière le renversement évangélique entre les premiers et les derniers.
En 1686, Louis XIV souffrait d’une fistule anale. Le mal était douloureux et humiliant pour le Roi-Soleil. Les médecins de la cour se montrant impuissants, le roi dut faire appel à un chirurgien moins connu, Charles-François Félix de Tassy.
Pour préparer cette opération particulièrement délicate, le chirurgien s’exerça sur des malades pauvres dans les hôpitaux de Versailles. Il devait risquer sa réputation et peut-être davantage, car un échec sur le corps du roi pouvait avoir de graves conséquences.
Selon l’anecdote, au moment de l’opération, Louis XIV aurait déclaré :
« Monsieur, n’oubliez pas que vous avez affaire à votre roi. Ne me traitez pas comme vos gueux. »
Et le chirurgien lui aurait répondu :
« Sire, je traite tous mes gueux comme des rois. »
La formule est magnifique. Elle nous rappelle que la dignité d’une personne ne dépend ni de sa couronne, ni de sa fortune, ni de sa réputation. Un pauvre doit être traité comme un roi, parce qu’il est un homme créé à l’image de Dieu. Et un roi doit accepter d’être traité comme un homme, avec ses fragilités, ses blessures et sa mortalité.
Si vous avez visité l’Hôtel-Dieu de Beaune, vous pouvez constater dans quel cadre magnifique, un vrai château, on soignait les pauvres au Moyen Âge ! On ne se souciait pas que de leur corps, on se souciait aussi de leur âme et, par conséquent, du lieu où ils étaient soignés.
Frères et sœurs, l’Évangile nous invite aujourd’hui à adopter le regard de Dieu.
Regarder les derniers comme des premiers, c’est reconnaître en chaque personne une dignité que personne ne peut lui enlever.
Regarder les premiers comme des derniers, c’est se souvenir que toute réussite est fragile, que toute autorité est un service, et que nul ne peut se croire propriétaire de la grâce.
Le Royaume de Dieu n’est pas un classement où chacun cherche à dépasser son voisin. C’est une vigne où chacun est appelé, à son heure, à travailler pour le bien de tous, et où chacun reçoit le même denier : la vie éternelle, don gratuit d’un Dieu infiniment bon.
Dans cette vie éternelle, tous seront égaux pour le don reçu, mais chacun brillera selon la mesure de son amour. Comme les étoiles dans le ciel, les saints occuperont des demeures différentes par le nombre et l’éclat, mais aucun ne sera exclu, et ainsi Dieu sera tout en tous.
Père Gabriel Ferone
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