Au moment où je commence cette homélie, la dette de la France continue de s’alourdir. Elle augmente, en moyenne, d’environ 6 000 euros chaque seconde sous le poids des intérêts. Autrement dit, si cette homélie dure une dizaine de minutes, lorsque je l’aurai terminée, la dette française se sera accrue d’environ 3,6 millions d’euros.
Autrement dit, pendant les quelques minutes où nous allons méditer ensemble la Parole de Dieu, plusieurs millions d’euros de dette supplémentaire se seront ajoutés à ce que nous devrons, un jour ou l’autre, payer ou transmettre aux générations qui viennent après nous. Dettes qu’il faudra, quoiqu’on en dise, payer !
Voilà pour la dette au sens négatif.
Mais il existe une autre dette, dont nous parlons beaucoup moins. Une dette qui n’apparaît dans aucun budget, qui ne figure dans aucun bilan comptable, mais avec laquelle pourtant chacun de nous vient au monde.
Car nous naissons tous débiteurs. D’ailleurs c’est ce que nous disons dans le Notre Père, qui parle de remettre les dettes et non pas les offenses, et dimitte nobis debita nostra,
sicut et nos dimittimus debitoribus nostris; comme on disait en latin, traduction fidèle de la version originale en grec.
Nous sommes débiteurs d’un héritage que nous n’avons pas créé : une langue, magnifique, que d’autres nous ont apprise, une culture, que d’autres ont façonnée, des institutions que d’autres ont élaborés, une terre que d’autres ont travaillée, une foi que d’autres nous ont transmise …
Et même notre vie, nous ne nous la sommes pas donnée.
Avant d’avoir fait quoi que ce soit, nous avons reçu.
Saint Paul pose cette question extraordinaire : « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? »
Qu’as-tu que tu n’aies reçu ?
Voilà peut-être la question qui permet de comprendre l’Évangile de ce dimanche.
Car Pierre vient demander à Jésus : « Seigneur, lorsque mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? »
Et Jésus répond : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. »
Autrement dit : ne compte plus.
Et pour lui faire comprendre pourquoi, Jésus raconte une histoire de dette.
Un homme doit à son maître une somme absolument gigantesque : dix mille talents. Une dette si énorme qu’il lui est impossible de la rembourser.
Le serviteur tombe alors à genoux : « Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout. »
Il promet l’impossible.
Mais le maître fait quelque chose d’inattendu : il ne lui accorde pas seulement un délai. Il lui remet sa dette.
Tout.
Cet homme qui devait tout repart en ne devant plus rien.
Et voilà qu’à peine sorti, il rencontre un compagnon qui, lui, lui doit une somme bien plus petite. Alors il le saisit à la gorge : « Rembourse ta dette ! »
Son compagnon prononce presque exactement les paroles qu’il venait lui-même de prononcer : « Prends patience envers moi, et je te rembourserai. »
Mais cette fois, aucune pitié. Il le fait jeter en prison. Et c’est là que se trouve le scandale de la parabole.
Ce n’est pas qu’un homme ait une dette.
Le scandale, c’est qu’un homme à qui l’on vient de tout remettre puisse oublier, quelques instants plus tard, qu’il était lui-même débiteur.
Le problème de cet homme, finalement, ce n’est pas sa dette. C’est son absence de mémoire. Il a oublié ce qu’il vient de recevoir.
Et peut-être est-ce précisément là que l’Évangile rejoint notre vie.
Nous aussi, nous pouvons oublier que nous sommes des héritiers. Être des hommes sans mémoire et donc sans reconnaissance.
Ernest Renan, au XIX siècle, disait de la nation qu’elle était « une grande solidarité », faite du souvenir des sacrifices accomplis avant nous et de ceux que nous sommes disposés à accomplir à notre tour.
Il disait encore qu’une nation repose sur deux choses : « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » et « le désir de vivre ensemble », la volonté de continuer à faire fructifier l’héritage reçu.
Autrement dit, appartenir à un peuple, ce n’est pas seulement posséder des droits. C’est recevoir un héritage. Et recevoir un héritage crée une responsabilité.
Dans beaucoup de nos églises, il y a des plaques que nous ne regardons presque plus. Des listes de noms. Parfois des dizaines de noms.
Les noms des hommes de la paroisse morts pour la France. Ils avaient vingt ans, vingt-cinq ans, trente ans. Ils avaient des parents, une épouse, des enfants, des projets.
Et lorsqu’on regarde ces noms, une pensée devrait peut-être nous traverser : nous sommes leurs débiteurs. Nous jouissons d’une liberté que d’autres ont défendue.
Il existait chez les anciens Spartiates dans l’antiquité un chant magnifique dans lequel les générations se répondaient. Les jeunes disaient aux anciens : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes. »
Tout est là.
« Nous sommes ce que vous fûtes » : ce que je suis aujourd’hui vient en partie de ceux qui étaient là avant moi.
« Nous serons ce que vous êtes » : un jour, ce sera à mon tour de transmettre.
Une génération reçoit, puis elle transmet. Et entre les deux, pendant quelques dizaines d’années, elle est dépositaire.
Cela vaut pour une nation. Cela vaut pour une famille. Cela vaut aussi pour l’Église.
Nous n’avons inventé ni l’Évangile, ni l’Eucharistie, ni le baptême, ni les paroles du Notre Père. Quelqu’un nous les a transmis. Et celui qui nous les a transmis les avait lui-même reçus d’un autre.
Ainsi, de génération en génération, quelque chose nous précède.
« Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes. »
Mais l’Évangile va encore plus loin.
Car notre dette la plus profonde n’est pas envers nos ancêtres, notre famille ou notre pays.
Elle est envers Dieu.
Et cette dette-là est d’une nature très particulière. Parce qu’elle ne peut pas être remboursée.
Comment rembourser à Dieu le fait d’exister ? Comment lui rendre la vie qu’il nous donne ? Comment payer le prix de son amour ? Comment rembourser le prix de la Croix ?
On ne le peut pas.
Et c’est justement ce que le serviteur de la parabole ne comprend pas lorsqu’il dit : « Prends patience, je te rembourserai tout. »
Non.
Tu ne rembourseras pas tout. Tu ne peux pas.
Mais tu peux recevoir.
La vie chrétienne commence peut-être le jour où nous cessons de vouloir présenter nos comptes à Dieu et où nous acceptons d’être des débiteurs graciés.
Des hommes et des femmes qui peuvent dire : j’ai reçu plus que je ne pourrai jamais rendre. Alors seulement nous comprenons le pardon.
Car pardonner, ce n’est pas dire que le mal n’a pas existé.
Une dette est une dette. Une blessure est une blessure. Une injustice demeure une injustice.
Le maître de l’Évangile ne prétend pas que son serviteur ne lui doit rien.
Père Gabriel Ferone
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