On nous annonce prochainement, près de Paris, l’ouverture de grands parcs d’attractions financés par l’Arabie saoudite. Des parcs consacré à l’univers du manga Dragon Ball Z. À la clé : six milliards d’euros investis – et, nous dit-on, plus de vingt-deux mille emplois directs.
Il faut certainement se réjouir de la création d’emplois.
Il faut aussi se demander ce que nous sommes en train de devenir.
Nous n’avons pratiquement plus d’industrie et d’agriculture, laminé par une concurrence déloyale. Alors, ouvrons des parcs d’attractions. Faisons de la France un immense parc de loisirs destiné aux touristes du monde entier. Pourquoi pas après tout ?
Mais tout cela me fait penser à Pinocchio. Il faut toujours revenir au grand classique.
À un moment du récit, Pinocchio découvre le Pays des Jouets. Un véritable pays de Cocagne. Il demande :
« Où trouver, pour nous autres, un pays aussi idyllique pour les enfants ? »
On lui répond qu’il n’y a là-bas ni école, ni maître, ni livres. Dans ce pays béni, il n’y a rien à apprendre, rien à supporter, rien à accomplir.
— Que fait-on de ses journées au Pays des Jouets ? demande la marionnette.
— On joue, on s’amuse du matin au soir. Le soir, on va au lit et, le lendemain, on recommence.
— Oh ! Quel beau pays ! s’exclame Pinocchio. Quel beau pays !
Mais la promesse tourne au cauchemar. Après quelque temps passé dans ce pays de plaisir sans limites, Pinocchio voit pousser de longues oreilles d’âne. Il devient un véritable bourricot.
Dans le conte de Carlo Collodi, Pinocchio est d’abord impulsif, désobéissant et menteur. Il veut avant tout s’amuser. Le Pays des Jouets représente la tentation d’un monde où le plaisir et l’amusement est l’unique horizon.
Mais Collodi nous montre que cette prétendue liberté n’est qu’un esclavage déguisé.
À la fin de l’histoire, Pinocchio change véritablement. Il se met à travailler sérieusement pour aider Geppetto, devenu vieux et faible. Il renonce à ses plaisirs immédiats, travaille chaque jour et économise son argent. Lorsqu’il apprend que la Fée est malade, il lui donne même ce qu’il avait mis de côté pour s’acheter de nouveaux vêtements.
C’est donc par ses actes, et non par une nouvelle promesse d’être sage, que Pinocchio devient humain.
Il découvre la responsabilité, le travail, la générosité, le sacrifice et l’amour filial. Pendant son sommeil, une nuit, la marionnette disparaît et Pinocchio devient un véritable garçon.
Le récit met également en scène le Grillon parlant. Ce pauvre insecte rappelle à Pinocchio que la facilité, le plaisir et l’irresponsabilité finissent toujours par se payer. Mais que reçoit-il en récompense de ses bons conseils ? Un coup de marteau sur la tête. Le voilà collé au mur, raide mort.
C’est souvent le sort réservé aux consciences morales dans un monde de toc : on les fait taire, on les ridiculise, on les élimine, parce qu’elles rappellent à l’homme qu’il n’est pas né seulement pour consommer, exhiber, facturer, jouir et faire sauter les bouchons de champagne.
Et pourtant, dans le conte, le Grillon ressuscite. Cela vous rappelle peut être une autre résurrection ? ! La conscience ne meurt jamais vraiment. On peut seulement l’étouffer ou l’endormir. Il demeure toujours, au fond de l’homme, une voix qui lui rappelle qu’il est appelé à autre chose qu’à la satisfaction immédiate de ses désirs.
L’Évangile de ce dimanche nous dit justement exactement le contraire.
Jésus vient d’annoncer à ses disciples qu’il devra monter à Jérusalem, souffrir, être rejeté, mis à mort et ressusciter le troisième jour. Pierre refuse cette perspective. Il voudrait un Messie glorieux, victorieux, triomphant — mais sans souffrance, sans dépouillement et sans croix.
Pierre ne propose pourtant rien de mauvais en apparence. Il souhaite simplement épargner la souffrance à Jésus. Mais il se trompe sur le chemin de Dieu. Il voudrait la gloire sans le don de soi, la victoire sans le combat.
C’est précisément la tentation du Pays des Jouets : vouloir une existence heureuse, mais sans responsabilité ; libre, mais sans vérité ; agréable, mais sans exigence.
Or Jésus poursuit :
« Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. »
Le Christ ne nous appelle pas à mépriser la joie, le repos ou les réalités bonnes de la vie. Mais il refuse que le plaisir devienne notre dieu. Il refuse que nous confondions le divertissement avec le bonheur, la facilité avec la liberté.
Saint Paul nous dit, dans la deuxième lecture :
« Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser, pour discerner ce qui est bon, ce qui est capable de plaire à Dieu, ce qui est parfait. »
Le chrétien n’est donc pas appelé à vivre comme une marionnette prisonnière de fil invisible, conduite par ses désirs, par la publicité, par les modes ou par les intérêts économiques. Il est appelé à discerner.
Nous devons nous demander : qu’est-ce qui construit véritablement l’homme ? Qu’est-ce qui rend une société plus humaine ? Qu’est-ce qui transmet la vie, la beauté, la vérité et l’espérance ? Qu’est-ce qui, au contraire, nous transforme lentement en consommateurs dociles, en spectateurs distraits et en individus incapables de porter la moindre responsabilité ?
Un pays ne se sauve pas seulement par des investissements, des tours, des centres commerciaux ou des parcs d’attractions. Il se sauve par des hommes et des femmes capables de s’engager et de donner leur vie pour autre chose qu’eux-mêmes.
Jésus pose aujourd’hui une question qui traverse toutes les époques :
« Quel avantage, en effet, un homme aura-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de sa vie ? »
Le monde nous propose le Pays des Jouets. Le Christ nous propose le chemin de la vie et de l’humanisation. . L’un nous promet de ne jamais grandir ; l’autre nous appelle à devenir pleinement humains. L’un nous invite à oublier toute limite ; l’autre nous apprend que la liberté s’accomplit dans le don. L’un nous transforme en marionnettes en bois et bientôt en métal ; l’autre nous rend fils et filles de Dieu avec un cœur de chair. Choisissons !
Père Gabriel Ferone
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