Lien vers les lectures du dimanche 15 mars
L’action se déroule au tout début de l’ère chrétienne. Le soit disant philosophe grec Apollonios de Tyane, que l’on compare souvent à Jésus comme étant son double païen — de nombreux miracles lui étant attribués — arrive dans la ville d’Éphèse, ravagée par une épidémie. Il promet de mettre fin au fléau.
Il conduit la foule au théâtre de la ville. Là se trouve un pauvre mendiant aveugle, couvert de haillons.
Apollonios déclare alors :
« Cet homme est un démon qui cause la peste. Il faut le lapider. »
La foule hésite d’abord. Le mendiant paraît misérable, presque inoffensif. Mais Apollonios insiste, excite la peur et attise la colère. Une première pierre est lancée. Puis une autre. Et bientôt toute la foule se met à lapider le malheureux.
Lorsque l’on dégage enfin le corps de l’amas de pierres, raconte le récit antique, la foule croit voir un monstre ou un démon. Aux yeux de celle-ci, cela confirme qu’elle avait raison.
La violence collective se trouve ainsi justifiée.
Dans les périodes d’angoisse et d’incertitude, les sociétés humaines cherchent spontanément une cause — et très souvent un coupable.
Quelqu’un a bien dû faire quelque chose.
Quelqu’un doit bien être responsable.
C’est humain.
Mais c’est précisément ce mécanisme que Jésus va démonter, pièce par pièce, dans la rencontre avec l’aveugle-né de l’Évangile de ce jour.
Les disciples posent immédiatement la question :
« Qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »
L’aveugle-né est un candidat idéal : marginal, infirme, réduit à mendier. Dans l’imaginaire religieux de l’époque, son infirmité semble déjà être la preuve d’une faute.
Et si ce n’est pas lui, ce seront ses parents.
Car les sociétés humaines, lorsqu’elles traversent une crise, cherchent instinctivement à canaliser leur angoisse en la concentrant sur une victime.
Mais Jésus refuse d’entrer dans ce jeu :
« Ni lui ni ses parents n’ont péché. »
Cette parole est révolutionnaire. Elle retire la victime du banc des accusés.
Jésus empêche que l’infirmité de cet homme devienne le prétexte d’une condamnation collective. Il court-circuite le mécanisme d’accusation en refusant de désigner un coupable.
Il ne répond pas à la violence par une autre violence. Il commence par déclarer la victime innocente.
On pourrait penser que la guérison va rétablir l’harmonie.
Mais c’est exactement l’inverse qui se produit.
L’homme voit désormais clair — et c’est la communauté qui s’enfonce dans l’aveuglement.
Tant que l’aveugle était aveugle, tout allait bien. Il avait sa place dans l’ordre social : celle du marginal toléré, du pauvre assigné à sa condition.
Mais sa guérison bouleverse cet équilibre.
La communauté se divise. Les interrogatoires commencent. Les autorités religieuses enquêtent, questionnent, soupçonnent.
La guérison ne produit pas l’unanimité : elle provoque une crise.
Elle oblige à poser des questions dangereuses :
– Et si nous nous étions trompés ?
– Et s’il n’était pas coupable ?
– Et si notre regard était faux depuis le début ?
Toute libération authentique dérange les systèmes établis.
Alors le système se défend.
On interroge l’homme. On convoque ses parents. On cherche à reconstruire un récit où Jésus serait pécheur et où l’homme guéri serait un imposteur.
Pourquoi tant d’insistance ?
Parce que le groupe ne supporte pas que la victime soit innocente.
Car si elle est innocente, alors le système d’accusation est injuste.
Lorsque l’unanimité se fissure, la violence cherche à rétablir la cohésion en s’unissant contre quelqu’un.
Ici on ne tue pas. Mais on disqualifie, on intimide, on fait taire.On salit la victime par le mensonge.
Les parents ont peur et se taisent.
Et finalement, lorsque plus aucun argument ne tient, la décision tombe :
« Ils le jetèrent dehors. »
Dans le monde juif de l’époque, cette exclusion de la synagogue est une sanction très grave. Elle signifie la rupture des liens religieux et sociaux.
Autrefois on immolait une victime pour rétablir la paix.
Ici on expulse.
Le mécanisme est le même : rétablir l’ordre en éliminant celui qui dérange.
Mais l’Évangile révèle quelque chose de radicalement nouveau.
Jésus apprend qu’on l’a jeté dehors.
Et il va le retrouver.
Dans les mythes anciens, les dieux se tiennent du côté de la foule.
Dans l’Évangile, Dieu se tient du côté de l’exclu.
Il rejoint celui qui a été rejeté.Il a d’ailleurs lui même été rejeté !
Et c’est dans cette rencontre personnelle que la révélation peut avoir lieu :
« Crois-tu au Fils de l’homme ? »
La foi naît hors du système d’exclusion, dans la relation.
Alors Jésus conclut par une parole terrible pour les pharisiens:
« Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché.
Mais puisque vous dites : “Nous voyons”, votre péché demeure. »
Les pharisiens voient la Loi, mais ils ne voient pas l’innocence de la victime.
La vraie cécité n’est pas de ne pas voir avec les yeux.
La vraie cécité consiste à justifier la violence, à croire que l’exclusion est normale, à penser qu’il faut toujours quelqu’un pour porter la faute.
La révélation chrétienne ne consiste pas à désigner de nouveaux coupables. Elle dévoile les mécanismes qui conduisent les sociétés humaines à produire des victimes.
Dans cet Évangile, Jésus ne guérit pas seulement un homme.
Il tente de guérir une communauté de son besoin de victimes.
La guérison ultime n’est pas seulement celle des yeux.
C’est celle du regard qui cherche toujours un coupable.
La question décisive n’est donc plus :
« Qui a péché ? »
Mais :Qui sommes-nous tentés d’exclure pour nous rassurer ?
Et surtout : de quel côté allons-nous nous tenir ?
Du côté de la foule qui accuse,
ou du côté de celui que Jésus rejoint après l’exclusion ?
Qui sont les exclus aujourd’hui, dans une société éclatée comme la nôtre ?
Ce peuvent être les Juifs — on assiste à une montée effrayante de l’antisémitisme — les pauvres, les étrangers, les musulmans, ceux qui ne partagent pas les mêmes opinions politiques, le voisin qui ne soutient pas la même équipe de football, ou encore la personne qui ose faire une remarque face à un acte d’incivilité.
Mais à chaque fois, c’est le même processus qui conduit à la violence.
Le péché n’est pas l’ignorance. Il est la participation — consciente ou inconsciente — à un système violent.
C’est ce que l’on pourrait appeler le « syndrome de la hyène » : cet animal qui attaque toujours en bande, qui vise les plus faibles, les isole, et peut transformer un groupe ordinaire en meute féroce.
La hyène agit ainsi pour se nourrir.
Les hommes, eux, peuvent agir ainsi par peur, par colère, par ressentiment, ou par idéologie.
C’est pourquoi nous devons rester vigilants face à ceux qui, par leurs paroles, excitent les instincts de la meute, fabriquent la haine et attisent la violence.
Ne devenons pas les instruments de ces violences.
Et souvenons-nous toujours de ceci :
dans l’Évangile, Dieu n’est jamais du côté de la foule qui accuse.
Il est toujours du côté de celui que l’on a jeté dehors.
Père Gabriel Ferone
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