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Lien vers les lectures du dimanche 22 février

Le Carême nous ramène toujours à l’essentiel : le désert, la tentation, le combat intérieur. Mais pour comprendre ce combat, le désert que nous avons à traverser, les tentations qui sont les nôtres dans le monde d’aujourd’hui, il faut parfois regarder aussi les idées qui ont façonné ce monde.
Toutes les civilisations ont été l’œuvre de conceptions philosophiques qui les ont accompagnées.
Il n’y aurait pas de Renaissance sans les humanistes, le XVIIᵉ siècle ne peut se comprendre sans Descartes, la Révolution sans les philosophes dits des Lumières… C’est la pensée qui conduit le monde. La manière de vivre des hommes dépend de l’idée qu’ils ont de leur nature et de leur destinée humaine, c’est-à-dire de leur conception philosophique et religieuse.
Au XIXᵉ siècle, le philosophe Friedrich Hegel a proposé une vision de l’histoire profondément marquante. Pour lui, l’histoire avance par la dialectique. Au départ, la dialectique naît chez les philosophes grecs, notamment Socrate et Platon : c’était surtout une méthode de dialogue pour faire émerger la vérité par les questions et les contradictions. Là où Hegel est révolutionnaire, c’est qu’il ne voit plus la dialectique comme une simple méthode de débat, mais comme le mouvement même de la réalité et de la pensée.
Pour dire cela plus simplement, cela signifie que le conflit, la dualité, sont les moteurs de l’histoire. Tout naît de l’opposition des contraires.
En gros :
• Une idée (thèse)
• rencontre sa contradiction (antithèse)
• et leur tension produit un dépassement (synthèse). Cela rappellera à certains leur dissertation du baccalauréat. Cela vient directement de Hegel ! Nous sommes habitués, par ce fait même, sans nous en rendre compte, nous les français, à penser d ‘une manière bipolaire, duel. Or le monde ne peut se réduire à une thèse et une anti-thèse.
Cette philosophie, outre la dissertation en Français, a produit des choses bien plus sérieuses. Cela a donné naissance, sans que Hegel y soit directement pour quoi que ce soit, au marxisme, qui a repris l’idée de dialectique, mais en la transformant profondément.
Le conflit n’est plus seulement une dynamique de l’esprit : il devient lutte des classes. Bourgeois contre prolétaires, oppresseurs contre opprimés. L’histoire avance alors par l’affrontement social. « La violence est l’accoucheuse de l’histoire », dira Marx.
Quelques décennies plus tard, une autre idéologie totalitaire radicalise encore cette logique de conflit : le national-socialisme, le Nazisme. Cette fois, le dualisme n’est plus social mais racial : les Aryens, prétendue « race supérieure », contre les « sous-hommes » (Juifs, métèques, etc.). Le conflit n’est plus un épisode de l’histoire : il devient une loi biologique.
Ces philosophies, après maintes métamorphoses qu’il serait trop long d’expliquer ici, se sont transformées avec le temps en diverses idéologies contemporaines qui ont toujours le même socle commun : la dualité et le conflit. L’autre, celui qui est différent, n’est pas perçu comme un frère mais comme un ennemi, avec lequel le dialogue est impossible.
Certaines idéologies radicalisent ainsi l’identité, qu’elle soit sociale, religieuse, culturelle ou sexuelle. Tout est vécu sous le prisme et la logique de la confrontation permanente, une guerre de tous contre tous, sans véritable possibilité de dialogue.
De Hegel aux radicalités modernes, une même tentation traverse les siècles : faire du conflit la clé ultime du réel. Or, la Parole de Dieu nous révèle quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus profond : la division n’est pas d’abord une théorie philosophique. Elle est une tentation spirituelle.
Avant les systèmes, avant les idéologies, avant les conflits de l’histoire, il y a déjà, dans la Genèse, une voix qui introduit la division dans le cœur de l’homme…
Le diable, en réalité, est le grand diviseur.
Que fait-il dans la Genèse ? Il suggère que Dieu est un rival : « Mangez du fruit de l’arbre et vous serez comme des dieux. »
Le soupçon est introduit : Dieu serait un concurrent de l’homme. Et dès que Dieu est perçu comme un rival, la relation devient conflictuelle. Ce qui se passe dans le jardin d’Éden manifeste déjà ce mécanisme de division : l’homme et la femme contre Dieu, puis presque aussitôt le meurtre d’Abel par son frère Caïn, premier acte d’une longue histoire faite de larmes et de sang.
Le Carême nous invite alors à nous poser une question radicale : Et si le conflit n’était pas notre destin ? Et si la division n’était pas la loi ultime du réel ?
Car la foi chrétienne affirme autre chose : Dieu n’est pas le concurrent de l’homme. Il est sa source.
Plus l’homme s’unit à Dieu, plus il devient lui-même. Et comme nous sommes tous fils du même Père, Dieu, nous sommes tous frères et non ennemis.
Le Carême nous ramène ainsi à cette question : Où la division s’est-elle installée en moi ?
Car le dualisme ne commence pas seulement dans les systèmes politiques, même si les idéologies peuvent nous influencer, surtout lorsqu’elles disposent de puissants relais dans le monde de la culture, les médias ou les universités.
Mais, fondamentalement, il commence d’abord dans le cœur de chacun : quand je me vis dans la rivalité permanente, quand je vois l’autre d’abord comme un adversaire, quand je soupçonne Dieu de me priver de quelque chose.
Le démon divise : ne l’écoutons pas.
Le Christ unit : écoutons-le. Il ne répond pas à la violence par la violence.
Sur la Croix, Jésus ne répond pas par une dialectique de confrontation. Il ne fait pas triompher un camp contre un autre : il absorbe la haine et rétablit la communion.
La véritable révolution chrétienne n’est pas celle de la lutte des classes, des races, des religions ou des sexes : c’est celle de la réconciliation.
Au désert, Jésus est tenté, comme Adam, comme chacun de nous. Et chaque tentation vise à introduire une séparation : séparer le Fils du Père, séparer la mission de l’obéissance. Mais Jésus refuse la division : il demeure uni à son Père.
Voilà le chemin du Carême :
refuser les fractures intérieures,
refuser les logiques d’opposition systématique,
refuser de faire du conflit le principe ultime.
Non pas nier les injustices, à Gaza ou ailleurs.
Non pas nier les tensions réelles du monde.
Mais refuser d’en faire l’alpha et l’oméga de l’histoire.
Car l’histoire n’est pas guidée par la seule dialectique : elle est guidée par la Providence.
Le serpent a introduit la division. Le Christ est venu restaurer l’unité.
En ce début de Carême, demandons la grâce d’un cœur unifié :
un cœur qui ne soupçonne pas Dieu,
un cœur qui ne vit pas dans la rivalité,
un cœur qui choisit la communion plutôt que l’affrontement.
Car le salut ne vient pas de la lutte des contraires,
mais de l’Amour qui réconcilie.
Amen.

Père Gabriel Ferone

Retrouvez les homélies du père Gabriel  et du père Bertrand dans la rubrique « Messes et célébrations » / « Homélies des pères Gabriel et Bertrand » de ce site

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