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Lien vers les lectures du dimanche 1er février

« Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi pour réduire à rien ce qui est. »

Ces paroles de saint Paul nous dérangent. Elles vont à contre-courant de la logique de notre monde. Car notre monde aime ce qui marche, ce qui rapporte, ce qui réussit. Il valorise la performance, l’efficacité, la victoire visible, ce qui est raisonnable. Et il se méfie de ceux qui s’obstinent, de ceux qui refusent d’abandonner même quand tout semble perdu. Souvent, il les tourne en dérision.

C’est ainsi que le monde regarde Don Quichotte, le chevalier errant imaginé par Miguel de Cervantes, le grand écrivain espagnol. Aux yeux du monde, Don Quichotte est fou. Il se bat contre des moulins à vent qu’il prend pour des géants. Il s’engage dans des combats absurdes, inutiles, perdus d’avance. Son écuyer Sancho Panza tente de le ramener à la raison. Mais Don Quichotte répond par l’élan de son cœur, non par le calcul. « La liberté, Sancho, est l’un des plus précieux dons que les cieux aient fait aux hommes. »

Don Quichotte ne combat pas pour gagner. Il combat pour rester fidèle à ce qu’il croit juste dans son idéal de chevalier. Il combat pour l’honneur, pour la dignité, pour la défense des plus faibles, pour sa bien-aimée Dulcinée qui n’existe que dans son imagination. Il combat parce qu’il ne sait pas vivre autrement. Et même lorsqu’il est battu, jeté à terre, humilié,

il peut dire : « Celui qui tombe aujourd’hui peut se relever demain, à moins qu’il ne veuille rester couché. »

Frères et sœurs, ce chevalier dérisoire nous ressemble peut-être plus que nous ne l’osons croire. Car nous vivons dans un monde où les moulins à vent n’ont jamais été aussi nombreux. Ils symbolisent un monde devenu mécanique, utilitaire, désenchanté, où l’héroïsme et le sacré ont disparu. Don Quichotte attaque ce monde-là avec des armes spirituellement inadéquates en apparence — comme le chrétien qui tente de vivre l’Évangile dans le monde cynique où nous vivons.

Être chrétiens dans le monde d’aujourd’hui est un combat contre des forces qui nous dépassent largement. Qui défend l’Évangile dans son intégralité sera traité de fou. Défendre la vie, la dignité des personnes, la morale la plus élémentaire, la fidélité, l’engagement, la parole donnée, c’est folie pour le monde. L’Évangile ne nous appelle jamais à être efficaces, mais à être fidèles.

Le Christ lui-même a mené un combat que beaucoup jugeaient insensé. Il parlait d’amour à ses ennemis, de pardon sans limite, d’un Royaume invisible. Sur la croix, tout semblait perdu. Et pourtant, c’est là que Dieu a révélé sa victoire.

Don Quichotte, sans le savoir, nous rappelle cette vérité profondément chrétienne : ce n’est pas parce qu’un combat paraît absurde ou perdu d’avance qu’il est inutile. « Ce n’est pas la victoire qui fait la grandeur, mais la cause que l’on sert. »

Savoir que l’on ne peut gagner n’empêche pas de combattre. Même contre des moulins. Même quand on est seul. « S’il en demeure dix, je serai le dixième, et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là… » disait Victor Hugo en conclusion d’un de ses poèmes. Il y a des combats qui ne sauveront peut-être pas le monde, mais qui sauvent l’homme qui les mène.

Lorsque Don Quichotte rentre chez lui, à la fin du roman, lorsqu’il renonce à ses idéaux, épuisé, qu’il accepte enfin de « redevenir raisonnable », de redevenir Alonso Quijano, une personne anonyme dans la foule, il meurt. Non par hasard. Mais parce que l’homme ne peut pas vivre sans idéal. Renoncer à l’idéal, ce n’est pas devenir lucide, c’est accepter la défaite sans se révolter, en se résignant. Et c’est peut-être cela, la mort la plus profonde.

Pensons aux agriculteurs. Comme Don Quichotte, ils luttent contre des forces qui les dépassent : les marchés anonymes, les règles imposées de loin, la pression économique, l’indifférence de nos élites.
Et pourtant, ils continuent. Ils continuent à travailler la terre, à croire que nourrir les hommes est un acte noble, à défendre une vocation plus qu’un métier. Chaque jour, un agriculteur se suicide dans notre pays, un homme qui a finalement renoncé.

Frères et sœurs, le monde nous invite à déposer les armes, (celles de l’espérance et de la foi  !) à renoncer à tout idéal, à choisir la prudence plutôt que la fidélité. Mais l’Évangile nous appelle ailleurs. Il nous appelle à tenir debout, même blessés, à combattre, même sans garantie de victoire, à croire que la dignité de l’homme vaut plus que le succès.

Peut-être serons-nous moqués, comme Don Quichotte. Peut-être passerons-nous pour des fous. Mais mieux vaut être fou aux yeux du monde que raisonnable au prix de son âme. Car au bout du combat, ce n’est pas la victoire qui compte, mais la fidélité à celui que nous sommes appelés à servir.

Père Gabriel Ferone

Retrouvez les homélies du père Gabriel  et du père Bertrand dans la rubrique « Messes et célébrations » / « Homélies des pères Gabriel et Bertrand » de ce site

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